D E R N I E R E   C H A N C E

Elle est là. De l’autre côté de la rue, adossée au mur, les yeux dans le vide, sa tête qui se balance lentement d’avant en arrière, elle attend. Elle m’attend. Elle m’attend comme tous les matins, ponctuelle, sous la pluie, en plein soleil, elle est là à m’attendre. Hier, elle marchait à petits pas le long du trottoir, comme bercée par une musique intérieure. Je suis trop loin pour en être sûr, mais il m’a semblé qu’elle chantonnait. deux ou trois fois elle a tournoyé sur elle-même, la tête penchée, les bras tendus vers le ciel. Puis il y a eu arrêt sur image, comme si elle craignait d’être prise en faute, et ses yeux se sont levés vers ma fenêtre, anxieux, tourmentés, tristes. Mais je suis bien à l’abri derrière mon rideau et elle ne m’a pas vu. Je mets un point d’honneur à ce qu’elle ne puisse jamais apercevoir ma silhouette derrière la vitre. J’aime sentir qu’elle me cherche, qu’elle me devine. Je connais bien ses horaires, et elle connaît les miens par cœur. Je n’en change jamais, de peur qu’elle se lasse et ne s’aventure plus devant chez moi. Quand je sortirai, tout à l’heure, je ferai comme si je ne la voyais pas, et elle se recroquevillera dans l’angle du porche, au coin de ma rue. Elle sait que je sais qu’elle est là. Mais je ne sais pas si elle sait combien je redoute le jour où elle ne sera plus là.

Je vais marcher et elle me suivra. Depuis la première fois que je l’ai remarquée, je me suis remis à marcher. Pas les jours de pluie, je ne veux pas qu’elle risque de prendre froid. Elle est si frêle. Non, quand il pleut, nous prenons le métro. Je fais exprès plusieurs changements, pour le bonheur d’entendre ses pas résonner longtemps derrière les miens. Les jours de grand soleil, je m’assois à une terrasse de café. Ou je m’aventure jusqu’au jardin public. Une fois, je suis entré dans celui du musée Rodin. Mais elle ne m’y a pas suivi. Le prix, sans doute. Alors je m’en tiens au parc Monceau. Ou à la descente des Champs Elysées. Le dimanche matin, quand il n’y a presque personne. Une fois, tout au début, je me suis assis sur un banc, près du petit théâtre de Guignol. Je l’ai regardée approcher et je lui ai souri. Je pensais la mettre en confiance, mais elle a fui. Littéralement. Elle a ouvert grand la bouche, j’ai cru l’espace d’une demi-seconde qu’elle allait hurler, mais elle n’a pas pu et s’est mise à courir dans le sens opposé. Elle a trébuché et failli tomber. Son visage s’est tourné vers moi, et j’ai ébauché un geste en sa direction. Je l’ai sentie hésiter, mais elle est repartie. Et elle a disparu quelques jours.

C’est là qu’elle a commencé à se cacher. Quand je l’ai compris, j’ai fait comme si je ne la voyais pas. Mais j’ai accordé mes horaires aux siens. Elle est là de sept heures à huit heures trente, alors je sors de chez moi vers sept heures vingt, pour que nous ayons une bonne heure à passer ensemble dans les pas l’un de l’autre. Je ne veux pas sortir dès son arrivée, elle semble apprécier ces vingt minutes à épier ma fenêtre. Et j’aime la regarder me regarder sans me voir. Elle m’imagine, elle rêve à moi, elle m’attend. Et moi, j’attends.

J’attends le moment où elle avancera jusqu’à moi pour me dire… ce qu’elle a à me dire. Je ne veux pas le savoir trop vite. A la fois, ne pas le savoir me tue, mais le savoir pourrait me tuer. Si ce n’est pas ce que je veux entendre. Ce que je brûle d’entendre. Ce que j’attends d’elle, ce qu’elle me fait attendre d’elle à force d’être là pour moi. Et si ce qu’elle a à me dire n’était pas ce que je veux entendre ? Et si elle n’avait rien d’autre à me dire que ce que toutes les autres m’ont dit ? Ce que je n’écoutais plus, ce qui me laissait de marbre, ce à quoi j’avais cessé de croire ou ne voulais plus croire…

Et si elle me dit ces mêmes mots, toujours les mêmes ? Quel son auraient-ils aujourd’hui ? Quelle lueur allumeraient-ils dans ses yeux ? Et dans mon âme ? Qu’est-ce que j’espère encore ? Qu’est-ce qu’une fille de son âge peut apporter à un vieux beau comme moi ? Pourquoi me regarde-t-elle comme si la barrière du temps n’avait aucune prise sur nous ? Pourquoi est-ce que je me mets à rêver sur une gamine qui pourrait être ma petite-fille ou presque ? Parce que je ne me sens plus seul ? Parce que ma solitude s’est vouée à son image ? Quel est cet éblouissement qui la prend quand son regard est posé sur moi ? Pourquoi est-ce que sa vue me tord les tripes et revivifie mon cœur ? Pourquoi elle ? Parce qu’elle n’ose pas aller plus loin ? Parce que je n’oserai jamais aller jusqu’à elle ? Parce qu’elle sait que c’est à elle d’effacer ce fossé entre nous ?

Hier elle s’est assise à deux tables de moi, dans ce petit bistrot de la Butte où je l’entraîne souvent. Elle ne s’était jamais approchée aussi près. Ses yeux sont très sombres. Même quand elle sourit. Elle a souri au jeune homme qui a pris sa commande. Un café, auquel elle n’a pas touché. C’est ce qu’il y a de moins cher. Je faisais pareil, quand j’étais encore étudiant au Conservatoire. Moi non plus, je n’ai jamais aimé boire du café. Dans les desserts, le goût passe assez bien. Mais que ce soit noir ou avec du lait, le café a tendance à m’écœurer et à me donner des palpitations. Les palpitations, elle et moi, on en a à revendre, ces temps-ci. Pas besoin d’en rajouter en buvant notre café. Moi aussi, je commande un café, pour lui montrer que je suis avec elle. Sur tous les plans. Mais c’est au garçon qu’elle sourit. Elle lui a de nouveau souri quand il lui a apporté sa tasse. Elle a réglé la note tout de suite, pour pouvoir s’esquiver si nécessaire. Moi, au contraire, j’attends le dernier moment. Qu’elle soit partie. Et je me déplace. Je vais occuper sa table et son siège. Je traque son odeur, discrètement, je mets la main où elle a posé la sienne. J’ai noté attentivement dans ma mémoire le moindre centimètre que ses doigts ont touché. Cette partie-là de notre relation, elle ne la soupçonne pas. Elle ne sait pas que je reste là une heure, ou plus, dans l’espace qu’elle a rempli pour moi, dans l’effluve de chaleur qu’elle a laissée et que je happe de tout mon être.

Où est-elle, quand elle n’est pas après moi ? Qui voit-elle ? Que fait-elle de ces longues heures entre nos rendez-vous ? J’ai décidé une fois pour toutes que c’était elle qui venait à moi et non le contraire. Je ne la traquerai pas, je ne chercherai à aucun prix à connaître sa vie. C’est sa vie, et je ne suis qu’une part de sa vie. Il suffirait d’un seul faux pas pour que la magie s’évapore. Tant que j’obéis à son bon vouloir, elle me revient. Mon bon vouloir à moi, il est là. A son image. Sa seule image. Une jeune fille trop jeune pour moi, bien trop jeune, trop fraîche et trop vraie. Je ne dois pas la toucher. Je ne dois pas l’abîmer. Je ne dois pas peser sur le flux de sa vie. Je suis une étape, un rêve d’amour, une image, pour elle, un homme dont elle ne sait que l’apparence et ce qu’elle en désire. Que sait-elle d’autre ? Ce qu’elle a lu dans les journaux et sur Internet ? La valse des mots et des phrases toutes faites, les rumeurs, les mensonges, les faux scandales et les vraies impostures, les femmes qu’on me prête et les autres, du vent, des ratages, une existence meublée d’à peu près et de désillusions chroniques. La fuite en avant, le désert, implacable, et un nullissime avenir en dehors de ses apparitions, en dehors d’elle, ma lumière arrachée au néant.

Et si elle ne me parlait jamais ? Si elle continuait à me suivre, sagement, de loin, sans jamais venir me parler ? Non. Cela n’aurait pas de sens. Elle va venir. Elle va me parler. Mais si elle ne revenait plus ? Si demain, elle n’était plus là, ni après-demain, ni le jour d’après ni jamais ? Non. C’est absurde ! Ou alors, ce seraient ses interminables filatures qui seraient absurdes ! Pourquoi se donner tant de mal ? Un autographe ? Elle l’aurait réclamé depuis longtemps. Timidement, fièrement ou en riant bêtement, mais on n’en serait plus là. Et ce n’est pas son genre. Elle n’a rien d’une midinette ou d’une groupie débile ou acharnée. Et il y a bien longtemps que je ne fais plus la une des médias. Non. C’est autre chose. Elle veut autre chose. Je le sens. Je le sais. C’est moi qu’elle veut. Je ne peux pas imaginer que c’est moi et moi seul qui la veux. Bien sûr, que je la veux ! Elle me veut et je la veux. Par quel miracle, ça, c’est le mystère. L’âge ? Quoi, l’âge ? Qu’est-ce que l’âge vient faire là-dedans ? L’amour est intemporel. Il n’a pas d’âge, le petit veinard ! D’ailleurs, les hommes peuvent procréer jusqu’à la mort. C’est bien la preuve qu’ils ont le pouvoir d’aimer jusqu’au bout. Oui, je l’aime. Oui, je suis passionnément, éperdument amoureux de cette fille. Oui, je suis fou d’elle. Fou de sa jeunesse, de sa beauté hors du commun, de sa détermination, de son adoration craintive à mon égard, oui, aujourd’hui, elle est tout pour moi. Ma vie, ma raison de vivre, mon espoir, mon pari insensé, ma dernière chance.

De la chance, j’en ai eu, dans ma vie. Beaucoup. Insolemment. Beau gosse puis très bel homme, une réussite professionnelle fulgurante, toutes les femmes dans mon lit, tous les metteurs en scène à mes pieds, les scénaristes qui n’écrivaient que pour moi, les producteurs qui n’ouvraient leur portefeuilles qu’à l’énoncé de mon nom, la coke à volonté et sans frais, les palaces et les jets privés, et puis la chute libre. L’oubli. Le désert. Fini. Rangé dans le placard aux ringards. Détesté autant que j’avais été courtisé, lâché par les faux amis, à défaut d’en avoir eu de vrais, rattrapé par les rides disgracieuses, l’abdomen qui s’alourdit et les cheveux qui se font rares. Ceux qui guettent ce moment où votre vie vous échappe appellent ça le retour de bâton. Je ne m’en suis pas trop mal sorti. Psychologiquement, je veux dire. Ma chance, encore elle, m’avait mis en garde : je m’y attendais. Je n’irai pas jusqu’à prétendre que je l’espérais, mais cette vie-là me pesait. Trop d’artifices. Trop de pantins autour de moi, agrippés à moi et à mon statut, grappillant une faveur ou une recommandation que je n’accordais jamais. Je n’avais plus faim, plus d’envie, aucun désir. J’ai tout vu, tout fait, tout expérimenté des paradis divers et variés. Rien à en dire, rien à en retirer qu’un profond dégoût et l’ennui. L’argent, je n’en ai plus. Il s’est dilué dans la poudre et le clinquant. Pas de quartier. Plus de souvenirs et aucun futur. Jusqu’à elle. Elle ! Elle et mon réveil. Elle et l’amour. Une addiction contre une autre… Je n’avais jamais aimé. Pas le temps, pas assez de curiosité ou de courage, je ne sais pas. Mais ce que je ressens, là, c’est tout neuf, inattendu, et je ne vais pas laisser passer. Je tiens bon. C’est trop bon !

La première fois que je l’ai vue… la première fois… difficile à dire. J’ai senti sa présence, à la longue, plus que je ne l’ai vue. Une silhouette devenue familière, indispensable à mon champ de vision. Son absence, plutôt, m’a frappé avant que sa présence ne m’apparaisse. C’est ça. Un matin, elle n’était pas là, et le trottoir d’en face, derrière mon rideau, était bizarrement vide d’elle. D’abord, je me suis demandé ce que ce trottoir avait de différent, d’inhabituel, et puis j’ai su. Elle se tenait là la veille au matin, et le matin précédent. Combien de matins ? Impossible à dire. Et dans la journée, dehors, derrière moi, ou loin devant, elle avait été là, tous ces jours précédents, et elle regardait vers moi. Elle me regardait, et détournait la tête quand je regardais vers elle. Elle s’en allait, sans s’éloigner tout à fait, et moi je ne prenais pas garde à elle, ni à cette évidence qu’elle était là, tout près, chaque jour, et qu’elle m’attendait. C’est ce trottoir vide qui m’a fait prendre conscience d’elle et de son absence, du manque que j’avais d’elle alors que je ne savais pas encore qu’elle existait.

Une fois, une seule fois je l’ai suivie après qu’elle ait tourné le coin de la rue. C’était en haut de la rue des Martyrs, vers la droite, une avenue avec un terre-plein en son milieu, planté d’arbres et de parterres de fleurs. Elle a marché lentement jusqu’à un grand bâtiment, genre lycée ou École Privée d’Enseignement de je ne sais quoi, devant lequel se tenaient plusieurs dizaines de jeunes gens de son âge. Agglutinés sur leurs scooters, cigarettes et joints en libre circulation, rires bêtes et cris stridents en illustration sonore, des piercings, des crêtes de cheveux fluo, un festival de strings et pantalons tirebouchonnés sur ventres nus, et elle, elle toute perdue au milieu de ce troupeau crasseux et bruyant. Un garçon est venu vers elle et lui a pris la main. Elle s’est laissé faire sans aucune résistance. Je suis parti. Très vite je suis redescendu vers le coin de la rue que j’avais tourné après elle. Plus jamais je n’ai repris ce sens interdit.

C’est à ce  moment-là que j’ai reconsidéré la chirurgie esthétique. Parce que… parce que  l’âge, évidemment. L’apparence. Chacun son tour, les jeunes avec les jeunes, et les vieux finissant de pourrir entre eux… Éviter à tout prix le mauvais goût d’un corps à corps  entre une vielle peau et une plus jeune…. Et ce stupide adage qui dit que, même vieux, on reste jeune dans l’âme… foutaises ! La vérité, c’est que les jeunes, pour la plupart, ne respectent rien, font de la vie une jungle et obéissent à des instincts plus que primaires. Sans état d’âme. Sans savoir attendre et laisser s’épanouir ces approches émotionnelles si tendres et fragiles, sans prendre le temps d’apprivoiser l’envie de l’autre ni sa propre envie. Ces petits cons ne savent rien, ne connaissent rien, ils se jettent sur tout ce qui bouge, abrutis par la fumette et les jeux vidéos, incapables de la moindre subtilité ! Et qu’on ne vienne pas me bassiner avec ma jeunesse à moi, non je n’étais pas un jeune con, oui, peut-être que j’ai eu de la chance, mais si c’était de la chance, je l’ai payée ensuite, en étant un adulte très con qui a tout bousillé de sa vie d’adulte à la con. Alors si monsieur bistouri peut réparer les erreurs d’une évolution naturelle, mais parfaitement incongrue sur le plan de l’intellect, je n’ai plus de raison de lui fermer la porte. Si j’ai résisté jusqu’à présent, c’était par bravade, pour ne pas aller vers la facilité, ne pas faire comme les copains. Les vieux beaux à la peau tendue comme un tambour et à la bouche de mérou bisexuel, ça ne me tentait pas. Et c’est vrai aussi que j’aimais l’idée d’être débarrassé de cette trop belle gueule, comme une auto punition délibérée et jubilatoire. Aujourd’hui, c’est différent. Mon corps mériterait réparation. Sauf que… les quelques semaines de cicatrisation, durant lesquelles je devrais me cacher, m’ont semblé insurmontables. Ne pas la voir, ou risquer qu’elle me voie trop tôt, non, merci, je ne pourrais pas. Il faut qu’elle m’accepte avec le visage de mon âge. Moi, je lui laisse tout le temps dont elle a besoin pour m’offrir son amour et sa vie, et en retour, elle doit me prendre comme je suis.

Ce matin, je sens que ça y est. Elle est prête. Il fait beau, je vais l’emmener sur les quais. Nous prendrons le pont Marie, puis l’île de la cité. De là, l’escalier qui descend sur le bord de Seine. Ou bien celui du pont de Grenelle, pour nous asseoir au pied de la statue de la Liberté. A cette heure-ci, c’est très calme. Il n’y a que des sans abris encore en plein sommeil, quelques chiens qui promènent leurs maîtres avant le boulot, et les cygnes. Je sais qu’elle va aimer mon parfum. J’ai remis ce costume qui a semblé lui plaire, hier, au bistrot qui donne sur l’esplanade de la gare Montparnasse. Je ne mets plus de cravate, ça me vieillit. Quoique. Je ne suis pas certain que le fait de ne pas en mettre me rajeunisse. Quelque chose s’est passé, hier, qui me fait penser que c’est pour aujourd’hui. A une table pas très éloignée de la sienne, ni de la mienne, un monsieur à grosses lunettes tentait de lire son journal. Il tenait les feuilles tout près de ses yeux qu’il écarquillait pour déchiffrer les mots. Du coup, quand il voulait prendre sa tasse, il ne la trouvait pas. Mais quand il regardait sa tasse pour ne pas la rater, il ne retrouvait plus la ligne qu’il était en train de lire. Nous nous sommes regardés, elle et moi, dans un timing parfait, et nous avons échangé quelques sourires amusés et complices. Et lorsque ce pauvre monsieur a non seulement raté une fois de plus sa tasse, mais qu’il l’a poussée dans le vide, qu’elle a explosé à ses pieds et éclaboussé son bas de pantalon, un fou rire nous a pris elle et moi exactement en même temps, et cela a allumé dans ses yeux un feu qu’elle me dédiait à travers des larmes de joie. Oui, bien sûr, ses larmes étaient dues au rire, mais pas seulement. C’était comme un rendez-vous qu’elle me donnait. C’est ce que j’ai lu dans son regard quand elle s’est levée à contrecœur, pour disparaître plus tôt qu’à son habitude. Dehors, le garçon du lycée l’attendait, et elle a paru contrariée de le voir. Elle l’a gentiment mais fermement repoussé alors qu’il voulait l’embrasser, et je sais que ce n’était pas à cause de ce rire nerveux qui ne la lâchait pas. Elle a évité de me regarder, ce qui m’a bien fait comprendre qu’elle ne voulait pas qu’il sache pour elle et moi.

J’ai un rival ! Et ce jeune con l’a suivie et ose être là aujourd’hui, alors que c’est le jour du Grand Rendez-vous. Il la suit, elle qui me suit, et il n’a pas encore compris que c’est moi qui mène la danse. Elle est à moi, je l’emmène où je veux, et lui, il pourra gesticuler tant qu’il voudra, hurler, rien ne la lui rendra. C’est trop tard. Elle est mienne. De tous temps nous étions destinés l’un à l’autre. Dans une vie antérieure, nous avions le même âge. Dans une prochaine, pourquoi pas, elle sera l’homme et moi la femme. Tout est facile, maintenant. La vie est telle que je l’ai rêvée sans même savoir ce que c’est d’être heureux. C’est délicieux, cette sensation de flotter dans l’air. Je marche le long du fleuve, et je la vois, là-haut, qui marche sur le pont en me regardant, sa main glissant sur le parapet. Pour la première fois, j’ose lui faire un grand signe. Elle s’arrête. Le jeune con est toujours derrière elle, à une dizaine de mètres. Sale gamin. S’il ne lui fiche pas la paix, je vais lui faire rapidement comprendre qu’il a intérêt à déguerpir et à ne plus jamais se mettre en travers de ma route. Il lui parle de loin, et elle lui jette un regard distrait. Qu’importe ! Je sais qu’elle va venir ! Et voilà qu’il lui court après, qu’il la rattrape et la ramène vers l’escalier. Il lui parle encore tout en me désignant du doigt. Qu’est-ce qu’il cherche ? A mettre en évidence la différence d’âge entre nous ? A la dissuader de continuer son rêve fou ? De quoi je me mêle ? Laisse-la tranquille ! Tu ne comprends rien ! Tu ne peux pas comprendre. Tu es trop petit. Tu ne la mérites pas, elle n’a jamais été à toi ni pour toi.

Il la tient par le bras et l’entraîne. Mon Dieu ! Mais réagis, mon amour ! N’aies pas peur de lui, je te protégerai.  Il s’arrête en haut de l’escalier et la pousse à descendre. Il a compris ! Il sait. Brave petit. Elle hésite, et son regard sur moi est plus implorant que jamais. Elle descend enfin, pas à pas, chaque marche vers moi comme une question supplémentaire, qu’est-ce qu’elle va dire, comment va-t-elle le dire, quels mots choisir, quelle réponse va-t-elle recevoir ? Elle se raccroche à la rampe, elle a tellement peur, ma pauvre adorée, elle tremble, elle titube, son amour la dévore et la perspective d’un rejet de ma part la tue, tout comme cette interminable attente d’elle a failli me tuer… Alors je lui tends les bras et je l’appelle.

  • Viens !

Elle se jette contre moi, enfin, et je la serre à nous en étouffer… Elle pleure doucement contre mon épaule, elle balbutie dans un souffle…

  • Vous saviez ?
  • Bien sûr !

Bien sûr que je savais, j’ai toujours su. Elle m’aime et je l’aime aussi. C’est si simple. L’émotion rend ses mots à peine audibles. Mais je me sens tellement fort, à présent.

  • Je vous ai tellement attendu… j’ai tellement rêvé de vous…
  • Moi aussi, ma chérie, si tu savais…

Elle se blottit plus fort encore contre moi, comme une toute petite fille… Mais… que murmure-t-elle, là, tout contre mon épaule… sa voix étouffée me fait peur…

  • Papa… papa… papa… répète-t-elle à l’infini…

En un quart de seconde, le sourire attendri du jeune con me claque en plein cœur.

 

L O O S E R

Un looser. Quel autre mot définirait mieux ce type d’individu ? L’anglicisme, en cette circonstance,  permet une pointe d’humour vache, de cruauté qui éloigne radicalement tout rapprochement entre ce type-là et vous, entre votre vie et la sienne, entre une poisse ordinaire et intermittente, la vôtre, la mienne, et sa poisse à lui, quotidienne, visqueuse, obstinée. Sa poisse, elle le définit à tel point qu’on se demande s’il ne serait pas perdu sans elle, si tout, dans sa façon d’être, n’obéit pas à l’angoisse, si cette malédiction l’abandonnait, de n’être plus rien en dehors d’elle.

Des passages obligés, dans la vie, on en connaîtra tous : la mère qui voit ses enfants partir à la conquête de leur indépendance et de leurs propres choix, le travailleur, mâle ou femelle, brutalement confronté à la retraite et qui se shoote aux antidépresseurs, les exemples ne manquent pas. On le sait dès le départ, pourtant, on nous a prévenus, c’est inéluctable. Et on s’était dit non, à moi ça ne m’arrivera pas, je saurai rebondir, d’abord, mon boulot m’emmerde, j’en ai marre d’être la bonne à la maison, ma liberté, je l’aurai bien méritée, je saurai quoi en faire, toutes ces phrases toutes faites qui ronronnent dans notre tête, mais ça ne se passe jamais comme ça, quand l’échéance vous pète à la figure, c’est le no man’s land, le vide intersidéral. Et mon looser, comment pourrait-il survivre à un radical changement de cap, si la chance lui faisait enfin de l’œil ?

C’est que, pour lui, ça a débuté très tôt.  Sa première visite aux urgences a eu lieu alors qu’il était âgé d’un mois à peine. Sa mère avait mal fixé le mobile musical au montant de son berceau et il lui est tombé dessus en pleine sieste. Résultat : le front ouvert, et les yeux injectés de sang. Débuts prometteurs ! Je ne vais pas faire une liste exhaustive de tous les bobos qui ont suivi, petits et gros, quoique sa chance à lui, en un sens, ait été que jamais rien de fatal ne lui soit encore arrivé. Le pire se bornant à quelques fractures, trois fois le nez, deux fois le même coude, l’autre restant curieusement vierge de tout traumatisme, sinon, les genoux, oui, les tibias, péronés, humérus et compagnie aussi, et puis les brûlures au deuxième degré, la chute d’une fenêtre du troisième étage avec atterrissage dans les rosiers, sans oublier le vélo, évidemment, et tout ça, vous vous en doutez, pour ne citer que quelques accidents dont il était le seul responsable… Pour ceux dont il a été la victime innocente, quelques interventions chirurgicales de routine, l’appendicite, bien sûr -mais par deux fois, parce que le chirurgien, qui traînait une gueule de bois de légende suite au mariage de sa fille, n’avait fait le travail qu’à moitié, ce qui a déclenché une péritonite !... Une autre assez lourde sur les yeux, vers dix-huit ans, à cause d’un grave problème de vue qui le condamnait depuis l’enfance à porter des lunettes aux verres épais comme des hublots, et à multiplier les bévues en public. Mais il y a eu beaucoup plus grave. Une explosion juste à côté de lui, à un cours de chimie, pendant les années de lycée, qui a laissé son voisin aveugle. L’accident de voiture dans lequel ses parents ont été tués, et dont il a miraculeusement réchappé. Une prise d’otages dans son agence bancaire, durant laquelle il a bizarrement gardé son sang-froid. L’habitude des situations difficiles, sans doute. Mais c’est quand même lui qui a reçu la balle dans le pied.

Tout ceci, vous vous en doutez, ne porte pas à l’extraversion. Ni à la confiance universelle. Tête basse, démarche pesante, yeux éteints, s’excusant machinalement d’être là à chaque faux-pas, je l’ai vu également demander pardon dans le vide quand il tousse ou quand il éternue. Même seul dans la rue ou dans ma salle d’attente. Je suis son médecin de famille, selon la formule consacrée. Je le connais depuis son enfance. Son dossier médical est le plus épais et le plus lourd de tous ceux que j’ai jamais eus ou vus sur tous les patients qu’il m’a été donné de rencontrer depuis que j’ai commencé ma première année de médecine. Mais c’est la toute première fois que j’en parle.

Quant à l’amour et aux femmes, c’est une catastrophe. Lui ne voit pas les choses comme ça : il dit seulement qu’il n’y a rien à en dire. Il est résigné. Il bosse, et il rentre chez  lui pour regarder la télé. C’est tout. Déjà, au boulot, les occasions sont nombreuses d’exercer ses talents : les pannes de photocopieuse après son passage, d’ascenseur quand il actionne un bouton, de machine à café dès qu’elle a reçu son jeton… Chez lui, en revanche, sa déveine n’engage et ne punit que lui-même. Il ne fait ses courses qu’une fois par semaine, et de préférence en nocturne, pour rencontrer le moins de monde possible. Mais c’est là le point sensible qui a tout chamboulé : La caissière, en nocturne, c’est toujours la même. Pas d’enfants, pas de mari, pas de contraintes familiales. Le poste lui a échu sans discussion. Elle ne semble pas le regretter, m’a-t-il raconté. Toujours de bonne humeur, souriante, jolie. Son âge ? La vingtaine. Elle te plaît, lui ai-je demandé ? Mais il ne se pose même pas la question. Ça ne lui servirait à rien d’avoir la réponse.  Il y a longtemps qu’il ne se pose plus ce genre de question. Il avance, parce qu’il faut bien avancer, et il attend la prochaine galère. Pas besoin de s’encombrer avec des réponses dont il ne saurait pas quoi faire. Il n’est pas malheureux, non, il dit qu’il ne souffre pas de tout ça. Même plus du ridicule. C’est sa vie, il y est habitué, et il y a des gens bien plus à plaindre que lui, ajoute-t-il dans un sourire triste. Moi, j’ai un boulot, un toit, j’adore les émissions de télé réalité, j’ai de la chance. De la chance, dit-il !  Avoir de la chance, pour lui, c’est simplement d’être là et d’échapper le plus longtemps possible à la prochaine galère. De comptabiliser les heures, au mieux les jours, entre deux galères. De battre ses records, méthodiquement, l’un après l’autre. Regardez la caissière, m’a-t-il expliqué, elle, elle n’a vraiment pas de chance ! Un boulot chiant, des clients pas tendres avec elle, qui la houspillent parce qu’elle est trop lente, ou qui ne la voient même pas et qui s’en vont sans au revoir ni merci… Alors moi, j’insiste : elle te plaît ! Il réfléchit un peu pour m’être agréable… J’en sais rien, peut-être, oui, elle est gentille, et toujours contente, toujours comme si elle venait de recevoir une bonne nouvelle. Je ne savais pas qu’il y avait des gens comme elle. J’aimerais bien être comme elle… Laisse-toi aller, laisse-toi vivre, ça viendra tout seul !... Je ne peux pas, c’est trop dangereux, si je ne suis pas assez vigilant, c’est mort, y’a immanquablement une tuile qui va me tomber dessus. Tenez ! La fois où j’ai voulu retirer mes lunettes et me repeigner en vitesse, juste avant mon passage en caisse. Ça n’a pas loupé, je me suis pris le peigne dans l’œil et un chariot dans la cheville, vous vous rappelez ?... Oui, je me rappelle. L’œil, c’était bénin, mais pour la cheville, à cause de la chute en porte à faux, entorse carabinée avec rupture des ligaments. deux mois de béquilles… Oui, mais deux mois tranquille chez moi, objecte-t-il. Au lit ou dans mon fauteuil. Livraisons de bouffe et de boisson  assurées, pas de chutes dans la rue ou dans l’escalier. Juste la rituelle panne de chauffe-eau et une rupture de canalisation. Mais avec le nouveau système d’assurances pour toutes les installations intérieures, électricité, plomberie, radiateurs, plus de problèmes pour trouver le bon réparateur au bon moment. Un clic sur Internet ou un coup de fil, et le tour est joué. Sauf que, la semaine dernière, en pleine inondation, ma live-box a bugué au moment où mon téléphone portable n’avait plus de batterie. Mais bon. J’ai l’habitude. Et une pile de serpillières, sous l’évier, qui ne demandent qu’à se rendre utiles !

Moi, je la sens bien, cette affaire avec la caissière. Je n’ai pas insisté ce jour-là, parce que je savais qu’on se reverrait bientôt. Maintenant, à chaque rendez-vous médical je lui demande des nouvelles de la petite. Et aussi au téléphone, parce que je me suis mis à l’appeler plus souvent. Le prétexte étant de ne pas lui faire attendre ses résultats d’analyses. Car en plus de ses accidents domestiques, il est sujet à des migraines récurrentes, à des affections chroniques d’ordre respiratoire, et à des allergies alimentaires. Il ne se plaint jamais, il arrive en consultation, stoïque, déjà bien au fait, la plupart du temps, de mon diagnostic et du traitement à envisager. Il ne s’offusque pas de me voir sourire à son nouveau bobo, et même, très souvent, des fous rires nous prennent à l’évocation de ses anciens malheurs. Il est tellement attachant, ce garçon. Je ne manque jamais de lui faire dire où il en est avec sa dulcinée, nulle part bien évidemment, mais je remarque dans son discours que la jeune fille commence à changer son attitude envers lui. Ce qu’il occulte complètement pour ne pas avoir à changer la sienne.

Il la regarde de loin, observe ses mouvements, connait ses tics et ses mimiques par cœur, et je devine, à travers l’historique qu’il m’en fait, les émois naissants de la jeune fille à son égard. Son attirance pour elle le dépasse, et il n’en prend pas encore la mesure. Arrivé aux caisses, il baisse les yeux pour ne pas se trahir, et il murmure ses « bonsoir », « s’il vous plaît » et « merci » avec toute la chaleur qu’il peut donner. Le meilleur moment restant celui du « à bientôt », pour lequel il s’autorise à la regarder dans les yeux avec un sourire débordant de tendresse. Et c’est tout. Jusqu’à la prochaine nocturne. Parce qu’il vient plusieurs fois par semaines, à présent. Et elle le sait. La preuve, c’est qu’elle s’est inquiétée de sa santé, quand il est réapparu après  son entorse. Et qu’elle a proposé de l’accompagner, le premier soir, pour lui porter ses courses. Attendez-moi, je finis dans dix minutes, a-t-elle précisé. Il a refusé. Il ne voulait pas la déranger. Elle a insisté, lui encore plus. Alors elle lui a dit que c’était inutile de discuter, que ce serait trop compliqué et fatigant pour lui de porter ses courses tout en s’appuyant sur ses béquilles, et qu’il devait accepter son aide, un point, c’est tout ! Que ça lui faisait plaisir à elle de faire plaisir à un de ses plus gentils clients.

Heureusement que je l’ai appelé le lendemain et que je l’ai cuisiné sur elle ! Il ne s’est rien passé d’extraordinaire, prétendait-il. Non, il n’est pas allé au supermarché la veille au soir, non, il n’a pas l’intention d’y retourner avant sa complète guérison. Je lui ai expliqué que justement, les femmes aiment bien les hommes qui ne cachent pas leur faiblesse. Notre fragilité plus ou moins apparente, pourvu qu’elle apparaisse un tant soit peu, le besoin qu’on a d’elles à ce moment de notre vie où on est un peu perdu, vulnérable, c’est quelque chose qui les attendrit et les fait fondre à tous les coups. Elles ne sentent plus en danger devant nous, et leur instinct maternel remonte à la surface au grand galop. J’en sais quelque chose, c’est comme ça que j’ai séduit ma femme. Aux Urgences. Une éruption cutanée géante et violacée sur le visage et le cou. C’était son tour de garde !... Ah bon ? C’est pour ça… a-t-il laissé échapper malgré lui. C’est là que j’ai compris que c’était jouable. Qu’un vague soupçon d’espoir insuffisamment réprimé commençait à le chatouiller. Je n’ai pas relevé son mensonge sur la veille au soir, ça aurait été une perte de temps. De quoi est-ce que tu as peur, lui ai-je demandé ! De te prendre un râteau ? Bon. Et alors ? Un de plus, un de moins ! Il y a des tas de films romantiques où la femme craque pour l’homme distrait et maladroit plutôt que pour le bellâtre du coin !... Oui, mais c’est du cinéma, s’entêtait-il, dans la vie, dans la mienne en tous cas, ça ne se passe jamais comme ça… Qu’est-ce que tu en sais ? Tu as déjà dragué une fille qui te plaisait vraiment ? Celle dont tu étais vraiment amoureux ? Non. Tu t’es toujours rabattu sur la bonne copine, un peu laide, un peu grassouillette, la laissée pour compte, celle dont les autres ne veulent pas… Mais ce sont des filles bien, protestait-t-il, faut pas croire, je n’ai jamais eu à me plaindre d’elles, on a passé des bons moments ensemble !... Des bons moments bons comment ? Bons avec le cœur qui fait boum ou bons comme du bon pain ? Dis-moi ! Allez ! Avoue !...

Rien. Il n’avouera jamais rien là-dessus. Un vrai looser. Poisseux. Et tout seul. A part moi, aucun ami, et à l’évidence, pas d’ange gardien. Ah si ! Le chien qui l’a sauvé, lors de la prise d’otages. Quand les gars du GIGN ont fait irruption dans la banque, un des malfrats a tiré dans la direction de mon mal aimé. C’est le chien de la brigade, en sautant à la gorge du méchant, qui a fait dévier la balle.

Tu lui as dit, pour l’histoire du chien, à ta copine ? Dommage, c’est une belle histoire. Un drôle d’ange gardien. Oui, je sais, ce n’est pas ta copine. Mais elle va le devenir bientôt. Tu veux parier ? Tu as raison, tu perdrais. Pas de pari, alors. Mais une proposition : tu prends un ticket de Loto. Ou un flash Euromillions. C’est mieux, le gros lot avoisine régulièrement les cent millions. Si, si. Sérieusement. Mais ce n’est pas le problème, puisque tu as la poisse ! Tu ne peux pas gagner, on est bien d’accord ? OK. Alors on fonce. J’en prends un aussi, moi, on ne sait jamais, je n’ai pas ta scoumoune ! Toi, comme tu ne gagneras pas au jeu, tu vas forcément y gagner l’amour. Tu sais ce qu’on dit : malheureux au jeu, heureux en amour !

C’est drôle, mais j’avais vu juste. Il reprend confiance en lui. Il prend confiance, plus exactement, puisque, depuis l’épisode du mobile musical, une quelconque confiance en lui, non, ça, il n’a jamais connu. Son ticket en poche, il va tous les soirs au supermarché. Et elle lui donne rendez-vous de temps en temps pour une balade en ville, un verre au bistrot du coin ou un cinéma le samedi soir. Une fois, il est passé avec elle devant ma fenêtre, pour me la montrer, et son sourire heureux a ensoleillé ma journée.

D’autant plus que c’est lui qui a touché le pactole ! Il me l’a avoué par téléphone. Je savais, comme tout le monde, que le super gagnant du super gros lot tardait à se faire connaître. On s’interrogeait. Avait-il égaré son ticket ? Était-il mort ?

Je ne comprends pas pourquoi il agit ainsi. A-t-il mis sa jeune amie au courant ? Non, il ne l’a pas fait. Il est heureux comme ça, répète-t-il, rien ne presse. Et surtout, il est de moins en moins sûr d’avoir envie de ce cadeau « empoisonné », comme il dit… Cadeau empoisonné ? Don du ciel, lui rétorqué-je !... Un don du ciel bien trop pervers, persiste-t-il. Et s’il venait pour tout gâcher ? Le bonheur est là, partout autour de lui et en lui. Pour une fois, il a la main sur le destin. Pour la première fois, tout dépend de lui, sa propre vie et le sort de cette fortune dont il ne veut pas… Tu as su renverser la vapeur, lui dis-je, tu sauras quoi faire de tout cet argent. Aie confiance en toi et en l’avenir ! A part ça, tout va bien, alors ?... Oui. Tout. Absolument.

Une semaine plus tard, il a pris rendez-vous avec moi. Je suis venu vous voir tellement souvent pour vous raconter mes peines, m’a-t-il expliqué, que je vous dois bien une consultation inversée pour vous dédier ma guérison… Plus de bobos, lui ai-je demandé en bon thérapeute ?... Aucun. Plus de chutes, encore quelques migraines, mais pour les allergies, envolées, disparues ! J’ai englouti une tartine de beurre de cacahouète pour tenter le diable, la semaine dernière, et rien !  Je suis tout neuf, m’a-t-il annoncé des étoiles plein les yeux. Ça m’a beaucoup touché. C’est vrai ! Combien de patients reviennent vous voir juste pour vous dire que tout va bien, merci ! Et d’ailleurs on ne le leur demande pas. Mais lui et moi, ça dure depuis plus de vingt ans. Ça créée des liens. Indélébiles. Même s’il choisit de ne jamais plus revenir. Parfois, il vaut mieux couper avec sa vie d’avant, quand elle s’est montrée par trop injuste. Je dois dire que je suis très fier de moi.  Je me plais à penser que c’est mon acharnement qui l’a sorti de sa torpeur morbide. Et déposé sur la route du Nirvana !

Il n’ira pas réclamer son bien. Curieux épilogue. Curieux pied de nez à son mauvais œil ! Se substituer au Grand Maître de l’Univers, et refuser la responsabilité qu’Il lui offrait de changer le cours de bien des choses ! Décliner l’honneur qu’Il lui faisait en réparant Ses injustices passées… Je m’efforce de ne pas me poser trop de questions, je me persuade qu’il n’a surtout pas besoin de cet argent pour être heureux, qu’il a eu assez de mal à conquérir son bonheur et à apprivoiser sa liberté. Bien sûr, il aurait pu tout reverser à des œuvres caritatives, ou en faire don à ses petits camarades. Qu’importe. Ce qui compte, c’est que cette créature de Dieu soit remise sur le chemin de l’espoir, de la vie et de l’envie de vivre.

Curieux épilogue ? Pas tout à fait. L’épilogue véritable, cinglant, définitif, celui-là, il se cachait dans mon courrier de ce matin, dans une enveloppe kraft, grand format, barrée de son écriture. A l’intérieur, les résultats du scanner que je lui avais conseillé lors de sa dernière visite, pour conjurer ces migraines qui ne voulaient pas le lâcher. Sur le papier glacé, son cerveau débité en tranches et la tumeur maligne, foudroyante, inopérable. Racontée avec ses mots à lui, griffonnés au dos de mon ordonnance. Son diagnostic, impeccable, et le traitement préconisé, sans appel. En un mot. Un seul mot qui me glace. Suicide. Mon incrédulité, ma gorge qui se serre, les larmes qui troublent ma vue et mon jugement, et le téléphone, à côté de moi, que je fixe avec terreur. Je le prends, j’appuie sur le M et la touche 5, celle qui a gardé son numéro en mémoire. Et là, la voix du fonctionnaire de police. Les images se bousculent dans ma tête. Dites-moi vite ! Qu’a-t-il fait ? Non, attendez. Ne me dites pas tout se suite. Laissez-moi croire une minute encore que ce n’est qu’un rêve très méchant… Pardon ? Oui, je comprends, vous n’avez pas que ça à faire. D’autres corps abîmés, saccagés, mal aimés vous attendent. Alors, allons-y. Un grand coup et puis c’est fini. Comme un monstrueux sparadrap qui vous arrache le cœur. Sauf que là, la douleur sera pire après. Et permanente.

Il l’a dit. Et au revoir, je suis désolé, tout ça bien poliment. Maintenant, je sais. Défenestration. Le grand plongeon, la tête la première explosée sur le bitume. Du haut d’un autre troisième étage, loin des rosiers de son enfance.

Le billet gagnant n’a jamais refait surface. Et la somme intégrale a été remise en jeu.

 

U N E   V I E   D E   C H I E N

Moi, c’est Gaston. J’aime bien. C’est classe. Ça fait quand même plus sérieux que Rex, ou Sultan, par exemple ! Les pauvres… J’en ai connu plein, dans la profession. Pure race, croisé, ou authentiques bâtards, ceux-là étant de loin les meilleurs dans la catégorie des limiers ou des renifleurs de drogue. Je suis le chien de la banque, vous vous souvenez ? Celui qui a fait dévier le tir du méchant dans le pied de l’otage. Un très chic type, d’ailleurs, et je suis plutôt fier de lui avoir filé un coup de patte. Avec un bon coup de crocs dans la gorge du tireur. Qui a failli y rester. Il pissait le sang, on a cru pendant un moment que j’avais atteint l’artère. Mais finalement non, il avait juste toute la peau du cou arrachée. Hachée menue. Un massacre. Faut pas me chercher, moi ! J’ai du caractère. L’atavisme du berger allemand, mais aussi celui d’un grand-père douteux, dont personne n’a jamais connu la provenance, vu que ma grand-mère a accouché sans prévenir d’une portée de mort-nés. Seule survivante, la mère de votre serviteur. Qui s’est amourachée d’un berger pure race, et avec la magie des faux papiers, j’ai un pédigrée en béton armé ! Mais je dois avouer que j’ai hérité d’une mâchoire à la puissance hors norme pour les critères de ma race. Sûrement un cadeau du grand-père inconnu… Alors voilà, comme je disais, faut pas me chercher !

Je travaille en association avec un agent de sécurité et maître chien diplômé. Lui préfère croire qu’il est mon boss. Ils sont marrants, ces hominidés ! Il faut toujours qu’ils se prennent pour les grands manitous. Notre boulot, à mon partenaire et à moi, c’est de faire les cent pas devant et dans la banque pour dissuader les gens malhonnêtes de faire quelque chose de malhonnête. Moi, j’affirme que, tous les deux, on fait exactement la même chose ! D’ailleurs, si vous poussez le raisonnement plus loin, et je vous le demande, qui protège l’autre ? Qui poursuit la crapule  pour lui choper le mollet ? Qui est en première ligne pour se prendre une balle si le mollet se dérobe ou si les dents ne se plantent pas assez profondément ? Je suis bon prince. Mon boss, je l’aime bien, alors, je me tais, et je le laisse volontiers se faire des idées. Après tout, il a déjà tiré dans l’épaule d’un gars au moment où celui-ci pointait son arme sur moi. Je reconnais que, cette fois-là, j’ai manqué de précision. Remarquez, j’avais une bonne excuse : une gastro qui me tenaillait depuis une semaine. Mais mon boss ne pouvait pas le savoir, parce qu’à la maison, je vais et je viens comme je veux, dedans et dehors. J’ai mon entrée particulière, une sorte de grande chatière pour chien, encastrée dans la porte de la cuisine, et qui donne directement dans le jardin. Je peux aller faire mes besoins à l’abri des regards, et j’avoue que j’apprécie cette intimité ! Excusez la crudité de mon propos, mais c’est pour bien vous expliquer pourquoi mon boss ne s’est pas inquiété de mon état de santé cette fameuse fois. Et j’ai trop de pudeur pour l’embêter avec mes soucis intestinaux si je sens que ça peut passer comme c’est venu. Ce qui me semblait le cas. Bref, il a sans doute compris tout seul que quelque chose me gênait, sans quoi il ne se serait pas permis d’intervenir et de blesser un suspect alors qu’il n’était pas directement menacé. Il est très pointilleux sur le règlement. Mais à la longue, je me suis bien rendu compte qu’il est aussi très attaché à moi.

On s’est rencontrés, lui et moi, tout à fait par hasard. Une histoire de regards, d’odeurs, surtout en ce qui me concerne, un truc qui passe sans qu’on sache pourquoi ni comment, ce qu’on appelle un coup de foudre quand la chose se produit entre deux humains. Je me baladais au bois de Chaville avec mon précédent maître, un type sympa, réglo, mais sans plus. Le trip canapé toute la semaine pendant que lui était au bureau, promenade au grand air le samedi matin, et retour ultra rapide sur le canapé, partagé avec lui du samedi après-midi jusqu’au dimanche soir. Week-ends télé récurrents, avec foot et cacahouètes salées à volonté. Sympa. Mais répétitif et gonflant. Gonflant style je prenais mon kilo facile tous les mois. J’avais beau camper devant la porte d’entrée, lui apporter la laisse, gémir en le fixant dans les yeux, rien n’y faisait. Une fois, j’ai tenté le coup du pissou sur le paillasson. Pas vraiment de gaité de cœur, mais fallait tout tenter, il y avait urgence. Fiasco. Il l’a jeté sans moufter, et a décrété que le positif de la chose, c’était qu’on n’aurait pas à sortir de tout l’après-midi. Ça m’a terriblement vexé. J’en ai dépiauté toute ma panière en osier. De toutes manières, je ne m’en servais jamais. Je passais mes journées affalé sur le canapé et mes nuits en travers du lit. Avec cent quatre-vingt centimètres de largeur, lui et moi on ne risquait pas de se caramboler !

Je suis né clandestinement dans une étable désaffectée. J’ai besoin d’espace, de mouvement, d’aventure. Qu’il se passe quelque chose dans ma vie. Que demain ne ressemble en rien à aujourd’hui et surtout pas à hier. J’ai passé deux ans avec mon fan de foot aspirateur de cacahouètes. Avant, pour mes débuts chez les humains, j’avais été adopté par une adorable mamie. Une usine à câlins. Elle passait son temps à récupérer les orphelins. Malheureusement, c’est elle qui n’a pas fait long feu. Quelques mois à peine et je me suis retrouvé sur le canapé de son arrière petit-neveu. Vous me direz, j’aurais pu plus mal tomber ! C’est exact. J’aurais pu échouer à la SPA. En même temps, j’ai une confiance aveugle en mon charme naturel, et je ne serais pas resté sur le carreau très longtemps. L’avantage, là, c’est que j’étais en terrain connu. Le petit-neveu, il venait souvent voir la mamie. Et il m’avait à la bonne. Moi aussi, je l’aimais bien. Mais j’étais loin de me douter de ce qui m’attendait avec lui. Ce n’est pas une vie, pour un jeune adulte dans la fleur de l’âge, de végéter comme un pacha sur des coussins en cuir ! C’est bon pour des chats. Persan, siamois ou tout nu, un chat, on peut admettre qu’il passe sa vie à somnoler et à engraisser. Un chien, non. Faut que ça se dépense, que ça courre dans tous les sens, que ça s’arrête à tous les coins de rue et de pelouses, que ça se roule dans l’herbe fraîche et dans la boue, dans la fange ou dans la charogne. Mmmm… rien que d’y penser, j’en frissonne de partout ! Ça m’électrise les narines et les papilles gustatives. J’en ai les neurones tout émulsionnés. Alors le foot, la télé et le canapé, ce n’était plus supportable. Pour être honnête, je l’avais déjà repéré, mon futur nouveau boss, au bois de Chaville. Et le jour J, je me suis lancé à sa poursuite, discrétos, pas trop près ni trop loin, et j’ai sauté dans sa voiture avant qu’il ne claque la porte. Je me suis plaqué sur le siège arrière. Pas question de me déloger, pas moyen de me tirer de là. Je m’étais débarrassé de mon collier derrière une souche et du footeux à plusieurs centaines de mètres. Et j’ai lancé le grand jeu. Les yeux tristes du toutou abandonné sur l’autoroute, la plainte sourde mais poignante, et quelques traces sanglantes sur le dos et aux pattes, que je m’étais infligé moi-même en me jetant dans les fourrés. Il est vite tombé dans le panneau. A mon avis, il ne demandait que ça. Il se sentait seul. Il avait besoin de compagnie et d’exercice, pour redonner un semblant de tonus à sa vie. Et moi, ça, je sais faire. Et j’étais prêt à tout pour quitter définitivement la promotion canapé ! Alors il a embrayé vite fait sur la bonne occase. Une visite chez le véto le plus proche, pour vérifier l’état global de la machine et d’éventuels sévices, et atterrissage dans sa tanière, où j’ai eu droit à une simple paillasse beaucoup plus adaptée à mon caractère spartiate. Une nourriture saine et mesurée, une balade quotidienne au point du jour été comme hiver, qu’il pleuve ou qu’il fasse beau, et un boulot digne de mes capacités. La vie rêvée, celle que je me cherchais en vain depuis l’adolescence. Lui, mon nouveau boss, il a vite senti ce qu’il pouvait tirer de moi, de mon engagement inconditionnel, de mon goût prononcé pour l’obéissance et la loi du plus fort, pour l’aventure et tout ce qui tend vers l’extrême en général. Lui et moi on fait la paire, on se respecte, on se soutient, on s’aime, et on donnerait notre vie l’un pour l’autre.

Quand je l’ai connu, il n’était plus que « agent de sécurité », le « maître chien » s’étant fait porter pâle pour une durée indéterminée. Son précédent compagnon avait passé l’arme à gauche quelques mois plus tôt, après dix ans de bons et loyaux services. Il était parti comme ça, d’un coup, devant lui. Crise cardiaque. Coup dur. Au boulot, ils ont voulu lui en refiler un autre tout de suite, mais il a refusé. Il lui fallait du temps pour digérer. Je peux comprendre. Bien que moi, le neveu, j’avais déjà oublié sa tronche dix minutes après m’être fait la belle. Mais la mamie, ça m’a fait mal, quand elle est partie. Elle avait un cœur d’or, énorme, avec de la place pour tout le monde. Sauf que pour moi, il y en avait toujours plus que pour les autres. Un câlin un peu plus appuyé, un bout de gâteau supplémentaire, le plus gros morceau de gras de viande. Elle me trouvait en retard sur le plan du développement. Son avorton, qu’elle m’appelait. Forcément, j’étais le dernier d’une portée de treize chiots. Ma mère a eu du mal à tous nous allaiter. Et comme je n’étais pas très costaud, j’étais le dernier servi. Mes frères et sœurs me passaient systématiquement devant. Et il ne restait pas grand-chose dans les tétines. Mais je m’accrochais. Et ma mère me réveillait, des fois, avant le lever du soleil,  elle me léchait doucement et me poussait du museau vers son ventre pour que je tète avant les autres. J’ai toujours su attendrir mon monde. Ma mère aussi, je crois, avait un béguin particulier pour moi. C’est ça qui m’a sauvé. Mon apparence attachante, bien malgré moi, et la leçon que j’en ai très vite tirée pour en jouer. Savoir embobiner les gens au quart de tour. Pour la bonne cause ou pour le boulot. Parce que ça aussi, c’est un trait de caractère qui lui a tout de suite plu, à mon boss. Il a vu ce qu’il pouvait faire de moi, dans son boulot. Je pige vite, je suis réactif, je sais improviser quand il faut, et toujours dans l’intérêt de l’intervention en cours. Le dressage a été sommaire, mais efficace. Vingt sur vingt au premier examen. L’équipe choc, lui et moi, un tandem en or !

Ça va faire trois ans de vie commune, entre mon boss et moi. Deux célibataires qui ne se disputent pas la salle de bains ni la gamelle, le pied ! Ceci dit, c’est vrai que ça lui manque, la bringue et les nanas. Il ne veut pas le reconnaître, mais moi je le sais. Et puis, c’est malsain, pour un mec, de ne jamais fricoter. Moi, il m’arrive de sortir sans lui, quand une odeur irrésistible traverse mon jardin. J’ai fait un trou sous la clôture, dans un buisson. Indétectable. Parce que, officiellement, je suis interdit de sortie en solo. Mais faut pas pousser. Je veux bien tout ce qu’on veut, et me jeter sous une voiture pour éviter qu’elle lui passe sur le corps, mais j’ai besoin d’évasion, moi. Pas d’évasion émigration, d’évasion pour la tête et le cœur. Et envie de ce que je ne nommerai pas ici pour ne choquer personne. Mais une petite poulette, de temps à autre, « ça fait du bien par où que ça passe », comme on dit ! C’est exprès de je n’utilise pas le mot « chienne » ou même « minette », vous le prendriez de travers. Vous me taxeriez de petit cochon… comme quoi, nous autres, pauvres bestiaux, servons opportunément à justifier pas mal de vos pulsions animales ! Enfin bref. En trois ans, je ne lui ai connu aucune petite amie, aucune passade, aucune œillade, à mon compagnon. Et j’ai décidé d’y remédier. De lui dénicher la perle rare. Et une perle qui ne me poserait pas de problèmes à moi, ça, c’est la condition première pour faire rentrer une femelle de type humain, je veux dire une femme, dans la famille.

Plutôt timide, sur le sujet, le boss. Il n’a jamais voulu se confier à moi sur sa vie amoureuse. Ne rigolez pas ! Ça  ne vous est jamais arrivé, à vous, de parler librement à votre compagnon à quatre pattes ? Ou à un poisson rouge, un serin, un hamster, ou un serpent, un caméléon, c’est très à la mode, maintenant, les races exotiques à la maison. Ou à votre ours en peluche, n’importe quoi plutôt qu’à un frère ou à un ami qui irait tout raconter ensuite à quelqu’un qui irait tout raconter ensuite à quelqu’un qui… Le petit neveu, par exemple, il me disait tout. Et comme je ne suis pas du genre délateur, vous ne saurez rien. Je peux juste préciser qu’il se sentait différent. Qu’il n’osait pas parler de ses désirs secrets de peur de la réaction de ses proches. Que je lui ai servi de psy pendant deux ans sans avoir rien demandé ! Alors je peux vous dire que les bouquins et les conférences, je n’en ai pas besoin. J’ai eu la totale à la maison. Sauf que c’est moi qui étais sur le canapé et lui par terre. Assis en tailleur devant moi, il me racontait ses malheurs en me regardant fixement, avec une sorte d’avidité désespérée, comme s’il me demandait quoi faire. Qu’est-ce que je pouvais lui répondre ? Rien. Alors je suis parti. Au début, ça m’a soulagé de tomber sur un mec apparemment sain, qui respectait mon espace vital tout en me demandant de respecter le sien. J’aime quand les choses sont claires et les limites posées dès le départ. Pas de dérapage possible. Et puis il a perdu cet air triste qu’il traînait quand je le voyais de loin en loin, au bois de Chaville. Ma présence lui fait du bien. J’ai cru que, petit à petit, il reprendrait une vie normale. Une vie d’homme, avec une femme, et après, des mômes, ça nous ferait un peu d’animation à la maison. On a largement la place. Un grand séjour avec une cheminée, dont il ne se sert jamais, soit dit en passant, et trois chambres en haut. D’accord, les mômes, dans les toutes premières années, c’est un peu chiant. Ça vous tire les oreilles et la queue, ça gueule comme des putois en chaleur et ça vient vous bouffer la gamelle sous le nez. Mais ça vous fait des câlins d’enfer, aussi, ça vient se réfugier entre vos pattes quand papa et maman vous crient dessus pour un oui et surtout pour un non, ça vous laisse monter sur les lits, ça vous bourre de friandises, et ça vous donne leurs cœurs indéfectiblement. Comme les mamies. Et moi, j’ai bientôt cinq ans, il est temps que je pouponne. Alors, sus à la femme idéale !

Première étape, la prospection. L’étude à distance des sujets potentiels. Une fois l’objectif en vue, on passe à la filature. En douceur, avec méthode. Ça signifie pister les odeurs, pour déterminer la cuisine que ces demoiselles affectionnent, débusquer l’éventuelle existence d’un homme dans leur entourage immédiat et déceler les possibles rivaux canins ou félins. Elles doivent être de préférence jeunes et jolies, ou pas trop vieilles et pas trop moches. Ça irait aussi. On est tellement fusionnels, lui et moi, que je me dis que, si une odeur me plaît, la nana qui la porte, forcément, elle lui plaira. Dans le même temps, je cesse de m’alimenter. Je déambule avec un air triste, je lève de grands yeux perdus sur monsieur mon maître qui tente vainement de saisir ce qui m’arrive. J’ai oublié de préciser que mon plan se déroule pendant les vacances : pas question de foirer au boulot. Le vague à l’âme, ça se travaille, ça se forge dans la durée pour que ce soit crédible. J’ai dégoté ce qu’il nous faut. Elle sera parfaite. Elle sent l’herbe de printemps au petit matin. Quand la rosée s’évapore au soleil. De son côté, c’est plié. Elle m’a repéré, errant à quelques pas d’elle, tête et queue basses, fouinant dans les poubelles. Elle s’est approchée, le plus doucement possible pour ne pas m’effrayer, mais j’ai sursauté et pris un air terrorisé. Pas pour de vrai, bien évidemment ! Je l’ai reniflée à distance -son odeur, je la connais déjà par cœur, mais faut soigner les apparences- et j’ai avancé par à-coups, comme si je me méfiais. Elle s’est agenouillée et a tendu la main en ma direction. Un pas en avant, deux pas en arrière, et puis trois pas en avant et un en arrière, me voilà à moins d’un mètre d’elle. Sa caresse était tellement douce et enveloppante que j’ai failli me trahir. Je me suis assis et me suis laissé bercer par sa voix et quand j’ai senti qu’elle craquait complètement, j’ai donné le coup fatal. J’ai posé mon museau sur sa cuisse. Quelques gros soupirs, un petit gémissement d’aise et elle m’emmène chez elle. J’y suis resté deux jours, juste le temps de rendre l’autre fou. Et j’ai bien profité de la cuisine. Des trucs auxquels je n’avais pas eu droit depuis le neveu. Ça ne me manquait pas, mais finalement, je n’ai pas craché dessus ! Poulet rôti, camembert, sablés, mon tour de taille va vite reprendre sa mensuration habituelle.

Lui, il a alerté les flics, la SPA, et il a passé la nuit à ratisser les rues sur plusieurs kilomètres. Il a interrogé tous les indics du quartier. Quand j’ai réapparu, j’ai cru qu’il allait en tomber dans les pommes. Je m’en suis voulu de lui avoir fait subir ça. Mais j’avais sa future au bout de ma laisse. Ils se sont expliqués, il l’a serrée dans ses bras, sans réfléchir, sans préméditation, et j’ai eu peur, parce que, de toute évidence, il avait omis de se laver depuis mon départ. Mais elle ne lui en a pas tenu rigueur. Elle comprenait. Elle était touchée de sa peine et de son attachement pour moi. Ils ne tarissaient pas d’éloge sur moi, sur ma beauté, mon intelligence, ma délicatesse, et lui, il a même parlé de mon « humanité », mais il était très secoué par les heures qu’il venait de passer, et ni elle ni moi n’avons eu l’indélicatesse de relever cette incongruité. Et puis il a fallu se séparer. Je ne voulais pas qu’elle parte si facilement, alors j’en ai rajouté une louche. Je l’ai raccompagnée jusqu’au portail avec mon regard désespéré, j’ai pleuré, pleuré, et fignolé le travail par un hurlement étouffé qui lui a brisé le cœur. Mon boss, lui, il était sonné. Jamais je ne lui avais laissé à penser que j’étais malheureux avec lui. Il ne pigeait rien à mon cinéma. Les jours suivants, il a redoublé d’attentions à mon égard. Il a essayé le poulet et le camembert. Mais j’ai tenu bon. Et enfin, il a pris son téléphone pour l’appeler au secours. Je ne reprenais vie que quand on se retrouvait tous les trois. On faisait des grandes balades ensemble, je courais de l’un à l’autre en sautant et en jappant comme un jeune chiot. Et vous savez quoi ? Mon plan ne marchait pas. Moi j’étais dingue de cette poupée, elle, elle était dingue de nous deux, mais lui, on aurait dit qu’il ne voyait rien. Tout ce qui l’intéressait chez elle, c’était que je reprenais du poil de la bête dès qu’elle apparaissait. Quel nul ! Parce que elle, par contre, elle n’attendait qu’un geste de lui. Je le sentais. Je la sentais. Son odeur changeait quand il la regardait. Je le mordillais, j’attrapais un pan de sa chemise entre mes dents et je le tirais dans sa direction à elle, sans succès. Il rigolait bêtement, et c’était tout. Elle, elle avait compris que j’avais compris. Mais on ne peut pas forcer le destin pour les autres. Et on n’a plus eu de ses nouvelles pendant plusieurs mois. Je ne pouvais pas lui en vouloir. Et même si j’ai hésité à le quitter pour elle, je ne pouvais décemment pas l’abandonner pour de bon. Question de principe et de responsabilité, celle que j’ai prise une fois pour toutes quand je l’ai choisi, lui entre tous, pour le meilleur et pour le pire.

Le temps passait. Elle nous manquait. Mais le temps passait.

Le téléphone sonne rarement, chez nous. Forcément, il n’est pas foutu de se faire des copains, ou quand il en a, il n’est pas foutu de les garder. Alors, une nana… je me demande comment j’ai pu y croire ! Après tout, la vie de célibataire à deux, quand on s’entend plutôt bien, c’est pas la mort. Et puis je vieillis, moi. L’aventure, oui, c’est sûr, il n’y a rien de mieux, de plus excitant, rien qui vous fait plus vous sentir vivant, mais je me dis aussi que, des spécimens dans mon genre, il y en a plein les cages de la SPA, il y en a plein les rues, sur tous les continents, qui errent sans but, sans amour, à la recherche d’un os à ronger pour survivre. Ça vous aide à relativiser vos petits problèmes de cador nanti.

Donc, le téléphone sonne. Il décroche, il sourit. C’est elle. Elle voudrait son avis et son aide. Elle a décidé d’adopter. Un tout comme moi. Elle va voir une portée samedi après-midi. Elle veut qu’il l’accompagne et qu’il l’aide à choisir. OK. Ils se donnent rendez-vous à l’endroit habituel, sur le parking à l’orée du bois. OK ! Fini l’approche sereine de la retraite sentimentale. On repart au combat.

Aucune confiance en eux. Dès qu’ils sont face à face pour le traditionnel bonjour d’usage, je me plante quelques pas derrière mon grand benêt et lui saute dans le dos. Pan ! Il atterrit dans les bras de sa belle. Je passe derrière elle et rebelote. Ils s’enlacent et je me mets à aboyer férocement, pour qu’ils comprennent que ça commence à bien faire et que je vais me fâcher pour de bon s’ils ne se décident pas à se lécher la pomme correctement. Et que c’est moi qui choisirai le chiot. Que j’élèverai à ma façon.

Non mais !

 

V I E I L L E   P E A U

C’est pendant la fameuse canicule du mois d’août 2003, qui a battu tous les records, chaleur, sécheresse et vente de climatiseurs, que mon corps s’est retrouvé parmi ces vieux cadavres oubliés de leurs proches et entreposés dans des camions frigorifiques pour cause de morgues saturées. Des proches, je n’en avais plus. J’avais fait le grand ménage depuis belle lurette ! Des maris, j’en ai eu six. Deux que j’ai dignement enterrés  et 4 dont j’ai divorcé. Le premier, je l’ai même… disons… « aidé » à quitter cette Terre bien inhospitalière ! Mais c’était à charge de revanche : j’avais précocement, et bien malgré moi, œuvré à son repeuplement. Un accouchement clandestin et le fruit du péché confié dans la foulée à l’Assistance Publique. Mes parents, catholiques jusqu’à l’hystérie, m’avaient enfermée et me surveillaient nuit et jour pour m’empêcher d’attenter à cette divine promesse de vie. J’avais tout juste quatorze ans, et j’ai expulsé la chose les dents serrées, sans émettre un son et sans un regard pour elle, refusant farouchement de savoir si c’était un « elle » ou un « lui ». Ma promesse à moi, fut celle de ne jamais plus endurer pareille humiliation ni pareille souffrance. Promesse tenue. Je n’ai jamais eu d’enfant. Ni celui-là ni aucun autre.

Les dernières années de ma vie ont de loin été les meilleures. La solitude, c’est mon truc. Et la vieillesse engendre la solitude. On a moins envie de côtoyer les vieux, moins beaux, moins souples, et affublés d’une peau qui n’attire plus le bisou. Et les amis du même âge tombent comme des mouches les uns après les autres. Maladies, handicaps qui les clouent dans un fauteuil ou au lit, et là, c’est moi qui ne veux plus les voir. Je ne suis pas douée pour la compassion. C’est chacun pour soi. J’offre rarement tendresse ou assistance. Être redevable, ça, non, pas question. J’ai mené ma vie seule, même avec un homme à mes côtés, je ne veux pas vieillir accompagnée. Et je suis morte seule. Selon mon vœu le plus cher et le plus ancien. Dire que je suis déçue de mes congénères ne serait pas juste. Je ne les ai jamais aimés, jamais appréciés, jamais considérés. Mes parents ne m’ont pas maltraitée, j’ai eu une enfance normale, sans faim ni aucun autre manque, et mis à part leur refus d’écouter ma décision quant à ma grossesse, je n’ai rien à leur reprocher. A mes maris non plus. Ils ont tous joué leur rôle, celui que je leur ai attribué, puis je les ai lâchés, tous, y compris ceux qui sont morts avant que je les congédie, n’ayant déjà plus rien à faire avec ceux-là non plus. Le premier fut celui qui m’avait engrossée. J’avais tenu bon et gardé secrète son identité auprès de mes parents tout en le menaçant de tout avouer pour le tenir à ma merci. Mais j’aimais déjà l’amour physique. Pour être tout à fait honnête, c’est bien moi qui suis allée le provoquer. Il avait très vite craqué. Il était jeune, à peine majeur, et risquait gros si nos parents respectifs avaient eu vent de nos ébats. Alors je lui ai vendu mon silence contre la promesse de m’épouser dès qu’il aurait l’âge requis. Comme je devenais intenable à la maison, officiellement par représailles, mais en fait pour m’émanciper de leur tutelle, mon père a tout de suite accepté la demande en mariage des parents du jeune homme. Nos deux familles pouvaient s’enorgueillir de cette alliance, tant sur le plan financier que social. La sienne avait de la fortune, la mienne un reste de vieille Noblesse. Tout allait bien. Sauf que je me suis vite rendue compte que cette émancipation n’était qu’utopique. Mon mari avait l’autorité pour lui, je ne pouvais plus le faire chanter avec notre vieux secret. Et il a joui de toutes ses prérogatives d’époux. Civiques, morales et charnelles. Lui faisait barrage à tout ce que j’entreprenais, pendant que moi, je crevais de trouille de retomber enceinte. Et ce jeune monsieur ne se souciait toujours pas de la régulation des naissances. Avec le recul, je sais bien que ce n’était pas encore d’actualité, mais pour moi, depuis ma lamentable expérience, ça n’a jamais cessé de l’être. Et il s’était mis en tête, comme la plupart des mâles depuis la nuit des temps, d’avoir un héritier, de préférence un mâle tout comme lui. Mâle ou femelle, pour moi, il n’en était pas question. Un garçon ? Pour qu’il finisse en charpie sur un champ de bataille, merci, très peu pour moi. Mon grand-père n’est pas revenu de la guerre de 1870, deux de mes oncles ont péri à Verdun en 1917 et mon frère en 1942. Alors une fille ? Otage d’une société avide de remplacer tous ces morts que ses dirigeants imbéciles ont envoyés au front ? Pas plus. Mais il y avait pire. Je n’en avais aucune envie, je n’en ressentais pas le besoin. Aucun instinct maternel, pas la moindre fibre ne tressaillait en moi à la vue d’un bébé hurlant ou pendouillant à une mamelle gercée. Tout au long de ma vie, jusqu’à l’âge où, enfin, je fus délivrée du pouvoir de procréation, j’ai senti des regards apitoyés qui me projetaient, bien des années plus tard, pleurant sur mon sort de femme desséchée, à la féminité inutile et à l’existence vide de sens puisque vide d’enfant ! On m’a plainte, on me l’a dit, fait comprendre, seriné, on m’a menacée de fin solitaire et tragique… Ah ! Vous les femmes d’aujourd’hui, vous ne réalisez pas votre chance. Faire des enfants si on le veut et quand on le veut, c’est pourtant la moindre des choses.

Féministe ? Moi ? Non. Même pas. A quoi bon gaspiller son énergie pour les autres, quand on a déjà tant à faire pour soi ? Tant à faire pour exister à côté d’un homme qui se croit dépositaire, garant de votre existence, qui vous traite comme un enfant en bas âge et même moins, car au moins, on attend d’un enfant qu’il progresse, se nourrisse d’expérience et s’autonomise année après années. Nous autres, pauvres créatures femelles nées avant la seconde moitié du vingtième siècle, n’avions pas eu cette chance. Mon père avait refusé que je passe mon bac. Mon mari refusait que je travaille ou sorte du foyer conjugal sans lui. Avec le recul, je comprends. Il savait de quoi j’étais capable ! J’étais jolie, j’étais futée. Il avait raison de se méfier. Il ne s’est juste pas assez méfié. C’est au cours d’un voyage magnifique offert par mes beaux-parents que l’accident bête s’est produit : une croisière paradisiaque sur le Nil au mois d’août. Rien d’autre à faire que paresser en cabine, l’idéal, pensaient-ils, pour assurer le prolongement de leur lignée. Mais cette chaleur torride ne prédisposait pas à se coller l’un à l’autre. Et si la fraîcheur du soir réveillait ses ardeurs à lui, moi, elle me donnait des envies de bain de minuit. Mon mari me bridait, mais sans vouloir se l’avouer, il était fier de mes audaces, peu courantes chez les filles et les femmes de ce début de siècle. Je l’entraînais, au cœur de la nuit, à l’arrière du bateau, à l’heure où tout le monde dormait profondément. Les matelots de quart ne s’offusquaient pas de voir un jeune couple se promener sur le pont au clair de lune. Un jeune couple amoureux, romantique, croyaient-ils, au vu des étoiles qui brillaient dans mes yeux. Je descendais l’échelle et me glissais dans l’eau hors de tout regard, hormis celui, réprobateur mais admiratif, de mon cher mari… Malgré mes injonctions et mes supplications, il n’osait pas me rejoindre. Peur de se faire prendre, peur de se noyer, peur de ne pas garder le contrôle devant moi, je ne parvenais pas à déterminer la cause de ses hésitations. Ce que j’espérais, et que je commençais sérieusement à soupçonner, c’était qu’il ne savait pas nager. Pour arriver à mes fins, je lui proposai un coït aquatique. L’idée l’amusa, fit son chemin dans sa tête, et descendit plus bas dans son anatomie. A force de lui refuser le reste, il finit par capituler. Au bas de l’échelle, nos corps immergés jusqu’à la taille, j’entrepris de le déboutonner sous l’eau. Il s’accrochait aux barreaux, un peu inquiet mais très excité. Mes mains s’attardaient sur son sexe, puis j’ai plongé, pour le prendre dans ma bouche. Sans lui laisser le temps d’aller au bout, je suis remontée et l’ai entraîné dans un baiser passionné, tout en enfournant son sexe dans le mien. Il a alors lâché l’échelle, tout comme je l’avais prémédité, et s’est laissé couler en confiance, sa bouche absorbée par la mienne. Quand il a manqué de souffle, c’était trop tard, nous étions loin de la surface, et il a eu ce réflexe propre à tous les mortels qui ne veulent pas renoncer à leur misérable petite existence. Il a ouvert la bouche et aspiré tout ce qui se trouvait là, de l’eau, de l’eau, encore de l’eau, la mort. La délivrance pour tous les deux, plus de questions, et la fin de cette bataille inutile entre nous. J’avais donné une vie malgré moi,  le destin me payait sa dette en me débarrassant de celle-ci. Comme quoi, si Dieu n’existe pas, il existe tout de même une justice divine.

Je n’ai pas joué la veuve éplorée. Il ne faut pas exagérer, j’ai ma dignité. Les femmes qui jouent sans cesse un rôle pour obtenir ce qu’elles veulent ne me sont pas plus sympathiques que les hommes qui les briment. Je n’ai pas l’impression d’avoir menti à mon défunt mari. J’ai usé de mes armes, il les connaissait et ne les a pas respectées. Nous aurions pu avoir ensemble un mariage de convenance, auquel je me serais conformée en apparence pourvu qu’il me laisse m’épanouir là où j’en avais besoin. Mais non. C’était plus fort que lui. Il fallait qu’il reste le chef, devant sa famille, devant la mienne, devant les étrangers. Donner l’impression au monde entier qu’il contrôlait, qu’il dominait, comme si être homme signifiait d’abord et avant tout commander. Je ne lui mentais pas, je ne lui jouais aucune comédie, je résistais, je contestais, et je monnayais mon corps en dernière option. Ce qui lui aura été fatal ! Et lui disparu, je n’avais aucune envie de repartir dans les mêmes schémas. Mais que pouvait espérer une femme, entre les deux guerres, lorsqu’elle n’avait ni fortune, ni situation, ni mari ? Car mes beaux-parents, s’ils nous entretenaient financièrement depuis notre mariage, n’avaient l’intention de me laisser jouir de l’argent laissé par mon mari qu’à l’expresse condition que je demeure chez eux et que je mène la vie qu’ils détermineraient pour moi.  J’ai préparé mon baluchon et j’ai taillé la route, comme disent les jeunes de maintenant !

Je suis devenue vendeuse. Peu de femmes travaillaient dans les années trente, et les boutiques de parure féminine, vêtements, bijoux, chapeaux, embauchaient volontiers. J’ai commencé chez Coco Chanel, qui explosait avec ses créations fantaisies. J’y suis restée jusqu’en 1939, date où sa boutique a fermé pour cause de déclaration de guerre. J’ai alors épousé un homme charmant, d’autant plus charmant qu’il était britannique et a donc été mobilisé très peu de temps après nos noces. Second veuvage. Mais comme vous vous en doutez, si je l’avais rencontré achetant chez Chanel, il avait de l’argent et me l’a très élégamment légué après le plongeon de son avion de chasse au large de la mer du Nord. J’ai trouvé ça parfait. Et n’ai plus épousé que des hommes riches. D’autant plus facilement que le divorce devenait à la mode dans les milieux aisés.

L’argent a été, je crois, le plus grand moteur de ma vie. Pas parce que j’avais de gros besoins ou de futiles envies, plutôt pour me prouver que je pouvais réussir là où les hommes se prétendaient les meilleurs. Et les seuls. Le monde des affaires, du boursicotage, même sur Internet les derniers temps, m’a toujours attirée. Mon troisième mari était un banquier réputé, et celui-là m’a aimée. Il m’a tout expliqué, tout appris, il m’a parrainée et financée. Malheureusement, pendant que je m’enrichissais, il a été victime de partenaires peu scrupuleux qui l’ont fait sombrer dans la faillite. Il m’a très vite accordé le divorce pour ne pas m’entraîner dans sa chute, et pour préserver ce que j’avais acquis de mon côté pendant notre mariage. Je ne l’ai jamais revu. Mais je me suis assuré qu’il ne manquait de rien en prison. C’était le moins que je pouvais faire pour le remercier à distance de son attitude chevaleresque envers moi.

Mon talent pour faire de l’argent ne s’est jamais démenti. J’ai perdu, parfois, bien sûr, comme tout le monde, mais sur le long terme, j’ai été largement gagnante. Heureuse au jeu, me direz-vous… malheureuse en amour ? Non, pourquoi ? Je n’ai jamais voulu aimer. Je n’ai jamais cherché l’amour, et il n’est jamais venu me chercher. L’entente cordiale. Quelques hommes m’ont aimée, certainement, parmi ceux qui m’ont désirée, mais moi, je les ai pris, l’un après l’autre, soit comme un divertissement ou une gourmandise du moment, soit comme un pas de plus vers la position que je souhaitais. Ah ! J’oubliais. Je n’ai pas encore précisé que je m’étais fait opérer du temps où je travaillais pour Coco. Elle s’était prise d’amitié pour moi, nous avions le même tempérament volontaire et quasi guerrier ! Elle avait beaucoup de relations dans tous les milieux, et m’a présentée à un de ses amis, un chirurgien, féministe convaincu, qui a accepté de pratiquer sur moi une stérilisation définitive. Que je lui ai payé en nature. A de multiples et très agréables reprises…

Alors, cet argent, qu’en ai-je fait, me direz-vous ? Je me suis acheté une belle maison pour moi toute seule en banlieue parisienne, et puis c’est tout. Pour le reste, j’ai décidé d’en faire don à des causes choisies. Mais aucune ne trouvait grâce à mes yeux. Le féminisme ? Moi, je m’étais très bien débrouillée seule, et pourtant, cela n’avait pas été de tout repos. Que ces dames fassent donc de même ! Les enfants maltraités, abandonnés, malformés ? Beaucoup d’autres personnes savent faire ça avec le cœur et la manière, et moi, je risquais de ne le faire que parce que c’était une cause juste. Ce qui m’ennuyait prodigieusement. Les animaux ? Tiens, oui, pourquoi pas ? Je n’avais jamais eu d’animal à moi, pas de temps à leur consacrer, l’idée ne m’avait même jamais effleurée. Ça demandait réflexion. Une réflexion qui a duré plusieurs années. Que j’ai passées à amasser encore plus de fonds. A ne savoir quoi en faire, à part tout replacer à des taux prohibitifs.

Mes autres maris ? Ils n’ont fait que passer. Avec « l’émancipation de la femme » et les contrats de mariage apparus à l’époque, je ne risquais plus de perdre mes biens. Je me suis  remariée trois fois. Avec trois divorces à la clé.

J’ai donc choisi les animaux. J’ai distribué des chèques à des refuges, à des commandos anti-vivisection, j’ai acheté des parts dans des zoos allemands, mieux tenus que les nôtres, investi dans des châteaux qui avaient le projet d’installer dans leurs murs ménageries ou volières, et j’ai pris chez moi une ribambelle de chats et de chiens trouvés, avec la tardive découverte de ce que peuvent être des relations entre êtres vivants. Je ne dirai jamais que je préfère les animaux aux humains, je trouve cette phrase parfaitement stupide. Mais il se trouve que je n’aime pas mon prochain. Je ne m’aime pas non plus. Comme je l’ai dit plus haut, le mot aimer ne m’évoque pas grand-chose, en tous cas pas la même chose qu’à mes contemporains. Je me sens différente, je ne suis pas faite pareil, je ne les comprends pas et ne les apprécie pas, mais je me suis définitivement fait une raison et cela ne me pose pas de problème. C’est comme ça, j’y suis habituée, je gère, j’assume, et je fais en sorte d’être courtoise, claire et précise dans les relations obligées que j’entretiens avec la gent humaine. Cela n’a jamais été plus loin. Avec mes animaux, par contre, c’est simple. Il n’y a pas de rapport de force. Voilà toute l’histoire. Les rapports de force. Je n’en veux pas. De toutes manières, c’est toujours moi qui gagne, si rapport de force il y a. Et ça ne me plaît ni ne m’amuse.

Et il y a eu Gaston. C'est curieux que la grande aventure sentimentale de ma vie, soit un chien au nom d’homme ! Un avorton. Le dernier d’une portée de douze ou treize chiots, le plus malingre, à la peau transparente, à peine viable, et qui n’a dû sa survie qu’à sa hargne. Tout comme moi. C’est ça qui m’a plu. Il a su me séduire, comment me séduire, il a compris que j’étais disponible, que mon cœur était à prendre. Et il en a fait son fief. On se parlait sans rien se dire, on se comprenait sans se voir, on était comme une seule âme investie dans deux corps à la fois. Non, je ne perdais pas la boule ! Oui, j’avais encore toute ma raison ! Non, ce n’était pas le dernier havre avant la fin, la révélation qu’ont les mourants quand ils se rendent compte qu’ils sont mourants ! Quand je dis « aventure sentimentale », c’est plus pour vous donner une référence qui vous parle que pour exprimer ce que ce sentiment était réellement pour moi. C’était quelque chose de non encore éprouvé. Une reconnaissance, un don de soi réciproque parce que Gaston et moi étions semblables dans la débrouille, le culot, et la réussite, justifiée, de tout ce à quoi lui ou moi on touchait. J’avais la sensation intime de lui insuffler tout ce que je savais, toutes les ruses et les solutions adaptées à chaque problème de la vie et en toutes circonstances. J’avais la sensation qu’il saurait mener sa vie, qu’il ne serait jamais pris au dépourvu et qu’il ferait les bons choix. Je suis partie sereine. Je n’ai pas eu de chagrin, aucune peine à le quitter. Il était armé pour un futur sans moi.

A quatre-vingt treize ans, je devais songer à ma disparition. Si j’avais coupé avec toute ma famille dès mon premier mariage, j’avais laissé quelques-uns de mes petits-neveux reprendre contact avec moi. L’un d’eux, en particulier, me plaisait bien. Il avait un don avec les animaux. Il leur parlait, pouvait les regarder et les écouter des heures sans fatiguer. Et Gaston l’appréciait. C’était pour moi la qualité principale qu’on pouvait avoir ! J’ai donc demandé à ce jeune homme de prendre Gaston avec lui au jour de ma mort. Gaston le suivrait. Je le savais et il savait que je le savais. Il accepterait ma décision, et quand il le jugerait nécessaire, il prendrait les rênes de sa vie par lui-même.

Mon testament stipulait que mon héritage devait servir en priorité à sauvegarder ma piètre contribution à la cause animale. Mais je ne me faisais aucune illusion. Ma famille veillerait à tout récupérer, et à éradiquer toute trace de mon passage ici-bas. La vie est injuste, il n’y a de place sur notre bonne vieille planète que pour les plus forts. Qui veulent faire croire aux plus faibles qu’ils vont tout faire pour améliorer leur situation. Et ces pauvres innocents les croient ! Au moins, cela vient de temps en temps adoucir leur souffrance. Les animaux n’ont même pas droit à ça. Leur souffrance à eux est un postulat irréversible.

Il faisait très chaud, ce matin de l’été 2003. Je n’ai pas voulu suivre les consignes de sécurité et suis sortie seule, comme chaque matin depuis presque vingt ans pour aller prendre mon café au bistrot habituel. J’ai flâné dans les rues, un peu plus longtemps que les matins précédents, je me suis aventurée de plus en plus loin, en plein soleil, jusqu’au malaise, jusqu’à un jardin public, bien en retrait des regards indiscrets. C’est là qu’on m’a retrouvée deux jours plus tard. Sans papiers d’identité ni aucun signe distinctif. Quand c’est le moment, c’est le moment. Je n’allais pas me dégonfler, ce n’est pas le genre de la maison ! Pour la première fois, j’ai repensé à l’enfant, celui qui avait décidé pour moi, sans le vouloir, sans le savoir, que ma vie serait vide d’amour. Et j’ai su. Je l’avais aimé, lui, rien que lui, je lui étais restée fidèle, aveuglément, tout au long de mon existence. J’avais été jusqu’à empêcher que mon corps puisse jamais donner la vie à un autre que lui. Et je suis morte en prononçant son nom, ce nom que je lui avais secrètement choisi et que j’avais enfoui tout au fond de mon cœur, ce nom qui me revenait enfin et qui faisait couler mes premières larmes depuis notre séparation.

 

T O U T E   P E T I T E

J’ai pas de papa. Il est parti quand j’étais dans le ventre de ma maman. On s’est jamais vus. Je sais pas quelle tête il a. Mais c’est pas grave. Ma maman non plus elle a pas de papa. Et le papa de sa maman il a pas eu de papa ni de maman alors c’est bien plusse pire ! Mais moi, j’aimerais mieux que mes enfants ils aient un papa. Ça a l’air bien d’avoir un papa. D’accord j’ai plein de copines qui ont des papas que à mi-temps mais même à mi-temps c’est bien d’avoir un papa. Enfin je crois. Parce que ma maman elle dit que vaut mieux ne pas avoir de papa du tout quand son papa il a préféré partir pour ne pas s’occuper de ses enfants. Ça veut dire qu’il aime pas les enfants. Mon papa il m’aime pas. Maman elle dit qu’il m’aimerait forcément si il me connaissait. Je la crois pas. Parce que son papa à elle elle le connaît, et il l’aime pas. Elle l’a retrouvé en cherchant sur Internet et elle est allée lui dire bonjour. Il a dit non mademoiselle moi je vous connais pas au revoir. Et c’était fini. Moi aussi quand je serai grande je le chercherai sur Internet mon papa à moi. Là je peux pas je sais pas comment il s’appelle. Maman veut pas le dire. Elle veut jamais parler de lui. Sauf quand elle dit qu’il nous a abandonnées et qu’elle est très fâchée. Mais peut-être qu’il pouvait pas faire autrement ? Peut-être qu’il a dû partir très loin parce qu’il était poursuivi par des méchants qui voulaient le tuer. C’est pour ça que je suis pas fâchée. Peut-être que lui il voudrait bien revenir mais qu’il peut pas parce qu’il est mort ou qu’il se souvient plus où est notre maison ou qu’il a peur que maman le gronde très fort. Alors j’attends. Je le dis pas à maman mais le soir, dans mon lit, quand on a fait le câlin et qu’elle éteint ma lumière je lui parle, à mon papa, je lui explique qu’il faut pas avoir peur que moi je l’aime et que maman quand il sera là elle sera tellement contente qu’elle va oublier de se mettre en colère. Et je répète notre adresse tout bas pour qu’il comprenne bien. Mais le matin il est pas là.

Maman elle dit toujours comme ça qu’elle en veut plus de mon papa, que même si il revenait elle voudrait plus de lui. Que ça va barder si il ose se pointer devant elle. Mais alors si elle veut plus de lui pourquoi  y’a pas d’autre homme à la maison ? Pourquoi elle cherche pas un autre homme tout pour elle ? Moi j’aimerais bien avoir un papa même un pour de faux, un de remplacement comme ma copine Zoé. Elle elle en a un et il est très gentil avec elle. Plus gentil que le vrai qui la tapait. Même que des fois, quand sa maman est fâchée contre elle, c’est lui qui la défend. Mais ma maman à moi elle veut personne. Elle dit que les hommes c’est fini. Qu’elle en aura plus jamais, que c’est tous des pourris, des lâches et qu’elle aura pas d’autre enfant et que c’est très bien comme ça, parce que je suis la plus chouette des petites filles. Oui ça me fait plaisir mais ça serait bien pour elle, un homme gentil qui lui fasse des câlins, qui la console quand elle a du chagrin et qui lui dise qu’elle est la plus belle. C’est vrai que c’est la plus belle. Et puis aussi j’aimerais bien un petit frère. Ou une petite sœur ça m’est égal. Ou les deux. C’est mal barré.

Demain c’est la rentrée. Le CP. Je deviens grande. Et j’ai toujours pas de père. Ni le vrai ni un faux. Je dis plus rien. On verra bien. Y’a tellement de trucs nouveaux à la grande école, j’ai plus trop le temps de me casser la tête avec toutes ces histoires. Faut apprendre à lire, à écrire, à se battre avec les garçons, à mentir aux copines pour pas qu’elles voient quand on est amoureuse, et puis les jeux à la récré c’est plus les mêmes. Ici on a un toboggan, des petits vélos, des balançoires, et c’est drôle, j’ai toujours envie  d’un vélo quand ils sont tous pris ou du toboggan quand il y a la queue. Et les autres enfants, c’est rien que des copieurs. Ils font pareil que moi. Alors on se bat et la maîtresse elle crie très fort. Le soir je suis tellement fatiguée que j’ai plus le courage de parler tout bas à mon père. Des fois je m’endors en plein pendant le câlin. Le mercredi j’ai poney et le samedi c’est la danse. J’adore. Maman m’a acheté un tutu tout rose avec les chaussons à ruban. Je les mets à la maison et je me regarde dans le miroir de la chambre de maman. Je me demande si mon père me trouverait jolie dans mon tutu. Moi je me trouve jolie. Lucas aussi il me trouve jolie. Il me l’a dit. Je l’ai laissé m’embrasser. C’était dégoûtant. Il a bavé sur ma joue et il a voulu mettre sa langue dans ma bouche. J’ai failli vomir. Il est fou ! Il m’a dit que c’était comme ça que ses parents faisaient ! N’importe quoi ! Ma maman elle aurait horreur de ça. Mais peut-être que c’est pour ça qu’elle a pas voulu que papa reste. Peut-être qu’il voulait lui mettre sa langue dans la bouche. Si c’est ça je la comprends. Elle a eu raison. C’est tout pourri.

Moi, c’est l’Histoire que j’aime le plus, à l’école. Apprendre comment vivaient les gens il y a longtemps, apprendre comment ça a commencé, la vie sur terre, ça me plaît. D’où on vient ! C’est important, de comprendre ses origines. Moi, j’aimerais bien savoir tout sur d’où je viens. Je connais ma mère, je connais ma grand-mère, je sais que le papa de ma grand-mère il a grandi à l’orphelinat, que sa maman à lui l’a abandonné à sa naissance. Il y a très longtemps, d’accord, mais quand même, ça me fait de la peine pour lui. C’est triste, l’orphelinat. Il a dû en passer, des nuits à attendre que sa maman revienne le chercher. Il a dû pleurer souvent en pensant que ni sa maman ni son papa n’avaient voulu de lui. Alors mon petit problème à moi de père absent, c’est pas grand-chose à côté de ça. J’ai une vraie famille que j’aime et qui m’aime, je connais presque la moitié de mes origines. L’autre moitié, celle de mon père, tant pis. Je saurai pas. Ou plus tard. Quand je serai grande. Là, maman, elle ne pourra plus refuser. Je la forcerai à tout dire. Je suis encore trop petite. Enfin c’est ce qu’elle dit.

Le collège, c’est carrément cool. On fume en cachette. Dehors seulement, à cause de l’odeur sur les vêtements. Et quand maman me le fait remarquer, je lui dis que c’est normal, il y a tellement d’élèves qui fument, là-bas, les plus âgés, évidemment, et même quelques-uns de mon âge, mais moi pas, tu penses bien ! Pour la rassurer, je lui dis que j’ai essayé une fois, et que j’ai toussé à m’en étouffer, alors, plus jamais ! Elle croit tout ce que je dis. Elle me fait confiance. Elle a été convoquée, une fois, par le principal, parce que j’avais triché à un contrôle. Je lui ai juré en sanglotant que ce n’était pas vrai, et que le prof m’avait dans le pif, elle m’a cru. Et elle a soutenu mordicus devant le proviseur et le professeur en question que j’étais incapable de frauder, incapable de lui mentir, et par-dessus tout incapable de travestir la vérité. Je ne suis pas particulièrement fière de moi, mais elle, elle ne veut jamais me la dire, la vérité. Sur mon père. Son nom, comment ils se sont connus, ce qu’ils ont vécu ensemble, combien de temps, pourquoi il est parti, si c’est elle ou lui qui l’a décidé. J’ai des paquets de questions sans réponses.

Mais tout va pas si mal. Le truc avec la langue s’améliore. Avec ma copine, surtout. Zoé. On se connaît depuis la maternelle, alors on se dit tout. Et à l’époque, il lui avait fait le coup aussi, Lucas ! La bave et tout. On a essayé ensemble, toutes les deux, la semaine dernière. On raconte à nos mères qu’on fait nos devoirs, elles sont d’accord, on est dans la même classe, cette année. Et on s’entraîne à s’embrasser sur la bouche. On échange nos impressions, pour perfectionner le travail, et après, on passe aux garçons. On est carrément bonnes. Même que c’est eux qui le disent ! Du coup, on s’est fait une super réputation dans tout le collège. Et même en dehors ! Il y a des potes à nos potes qui viennent à la sortie pour nous demander. Mais stop ! Nous on prend que ceux qui sont mignons. On fait pas dans l’humanitaire, comme dirait ma mère ! Les boutonneux, non merci. Et les vieux non plus. Pas au-dessus de douze ans. On est pas folles. Après, on marque tout sur un carnet. On leur met des notes. De un à cinq étoiles. Cinq, c’est pour le top du top. Il n’y en a pas encore. A quatre étoiles, ils ne sont que deux. Et c’est marrant, Zoé et moi on est toujours d’accord sur le nombre d’étoiles pour chaque mec. Alors on se refile les petits copains. Mais pas plus d’une semaine chacun. On veut pas s’attacher.

Seize ans demain. Seize ans. Ça fait drôle. Maman dit que ça y est, je suis une femme. Une femme toute petite, mais une femme. La poitrine, les règles, tout est en place. Les poils sur les jambes aussi. Beaucoup moins classe ! J’ai essayé l’épilateur de ma mère, mais ça fait trop mal. Je préfère le rasoir. C’est vrai que ça repousse plus vite, mais je m’en fous. Si j’étais blonde, comme ma mère, je n’aurais pas ce problème. Elle, elle s’épile seulement les aisselles. Ses jambes sont toutes lisses. Faut pas se demander de qui je tiens ma pilosité de brune ! Je ne le lui demande plus, d’ailleurs. Mais demain, c’est le grand jour. J’ai décidé de lui faire cracher le morceau. J’en ai plus que marre de me heurter au mur du silence et à ses reproches quand je remets ça sur le tapis. J’ai le droit de savoir ! 16 ans, c’est l’âge où on peut se faire émanciper. Ça prouve bien que c’est pile l’âge où on est assez mûr pour prendre sa vie en main ! Je ne lui demande pas de me payer un appart pour être indépendante, je ne suis pas complètement idiote ! Je veux juste connaître le nom de mon père biologique et l’histoire du début de ma vie. Parce que je me suis mise à cogiter comme une malade, ces 2 dernières années. Pourquoi elle ne veut rien dire ? C’est si grave ? Qu’est-ce qu’elle a à cacher ? Elle a honte ? Honte de lui ? Et si j’étais née d’un viol ? J’ai une trouille phénoménale. Plus le temps passe, plus les questions se télescopent dans ma tête, plus j’imagine des choses horribles… Elle a intérêt à me donner mes réponses, sinon ce sera l’anorexie ou la fugue. Plutôt la fugue, j’aime trop manger. Salé, sucré, j’aime tout quand c’est bon. Je raffole des pizzas maisons. Et de la bouffe exotique. Ma mère fait divinement la cuisine ! Peut-être la boulimie, alors ? Je ne sais pas. J’improviserai sur le moment.

Il paraît que j’ai eu beaucoup de chance. Deux mois dans la nature, et aucune mauvaise rencontre ! Je suis partie sans un sou et sans string de rechange. En pleine nuit. Sans explication. Sans un mot. Même pas à Zoé. Sinon, c’était foutu d’avance. Malgré les apparences de baroudeuse qu’elle se donne, elle est très plan-plan, comme nana. Très attachée à son petit confort, sa maison, sa chambre, ses peluches, bien qu’elle les planque sous le lit quand elle invite ses autres copines. Je suis montée dans le premier train, la resquille est facile à cette heure-là, il n’y a aucun contrôle, et les autres voyageurs ne voient pas grand-chose, ils ont encore l’esprit sous la couette. Direction le plus loin possible. La cambrousse. Les vaches, le chant du coq, les chemins de terre. Je suis née Vierge. Pile le temps des fruits mûrs. Je m’en suis gavée pendant deux jours. Pêches, prunes, figues, baies, un pur bonheur ! Pleins de soleil et de liberté. Mais pour aller de l’avant, il me fallait de l’argent. Les fruits m’ont soufflé la solution : le raisin ! Les vendanges. Je savais que les vendanges manquaient de bras. J’ai fait du stop jusqu’à Bordeaux. Et je me suis présentée dans les domaines. Les premiers jours, on me demandait mes papiers d’identité. Mais moi, je ne voulais pas avouer mon âge. Je n’étais pas encore majeure et on m’aurait posé trop de questions. Au bout d’une semaine, ils ont été moins regardants, faute de main d’œuvre, et j’ai pu commencer. Dur, comme boulot. Mais on est logés nourris. Et j’ai connu des gens sympas. Dans l’intervalle, j’avais zoné à droite à gauche, volé quelques trucs aux étalages et au marché. Au marché, j’ai même donné un coup de main pour décharger des cageots, et un gars m’a mise à la caisse de sa roulotte parce que sa femme était malade. Un fromager. J’adore les petits chèvres. Et malgré ma propension à la malhonnêteté, du moins en période de crise, j’ai tenu ses comptes comme une pro. Il m’a emmenée avec lui toute la semaine. Ça m’a permis de ne pas trop m’en faire en attendant les vendanges. De toute façon, je n’aurais pas pu continuer, sa femme s’est vite remise sur pieds. A mon avis, elle n’appréciait pas du tout qu’une jeunesse lui fasse de l’ombre. Pourtant, son mec a été très correct. Pas un geste déplacé ni rien. Et quand je l’ai vue, cette nana, je suis presque tombée à la renverse. Un pou. Moche de chez moche. Enfin bon, c’est leur problème. Ou pas un problème, parce que, en voiture pour aller de marché en marché, ou derrière le comptoir de la roulotte, on n’a pas beaucoup le temps de se regarder. Et ce boulot est tellement crevant que, le soir, au lieu de passer à l’action, on s’endort avant de toucher le lit !

Avec le fromage et les vendanges, j’avais amassé un petit pécule. Et pris du muscle. Je me suis promis de me remettre à la danse en rentrant. J’avais arrêté parce que je trouvais ça trop dur, trop fatigant. J’étais devenue une mauviette ! Là, je me sentais plus forte. J’avais envie de plein de choses. Danser, bouger, apprendre de nouvelles choses, rencontrer d’autres gens, et refaire les vendanges tous les ans. Mais plus du tout envie de traîner n’importe où. Et pas le courage de reprendre la route jusque chez moi. Je me suis présentée au commissariat le plus proche, et je leur ai tout déballé. Ils ont appelé ma mère, qui m’avait cherchée partout. C’était vrai, et elle n’était pas la seule. Ma photo était épinglée sur un panneau, derrière le bureau de l’accueil. Personnes recherchée. Disparition de mineur. Ils ont voulu savoir qui m’avait hébergée, parce que ces gens-là, m’ont-ils expliqué, ils avaient commis un délit grave. J’ai dit vous ne saurez rien. Ces gens-là, ils se sont tous bien conduits avec moi, ils m’ont respectée, protégée, on s’est mutuellement rendu service, aucun ne m’a fait de mal, je ne vois pas pourquoi je leur attirerais des ennuis. Ils m’ont dit que, de toute façon, une enquête était ouverte, qu’ils finiraient par savoir, et que je ferais mieux de parler tout de suite, parce que quand même, j’avais fait quelque chose de très grave, j’avais mis ma famille dans la peine, j’avais fait déployer tout un tas de flics et d’investigateurs pour essayer de retrouver ma trace, j’aurais pu me faire violer ou tuer ou les deux, et que c’était la moindre des choses que je leur facilite la tâche. J’ai répondu que non, rien de tout ça ne m’était arrivé, que je savais très bien me débrouiller et que j’étais pas si nunuche qu’ils voulaient bien me le faire croire, et qu’en tous cas, je n’étais pas une balance, mais une Vierge, et qu’ils avaient intérêt à s’organiser pour un bon bout de temps, bouffe et tout le reste, s’ils espéraient que je change d’avis, parce que c’était de famille : ma mère, je leur ai dit, ça fait seize ans et deux mois que je la tanne pour qu’elle me dise qui est mon père, comment ils se sont connus, pourquoi je suis née et pourquoi il est parti ! Et tous les jours, hein, tous les jours depuis seize ans je lui pose les mêmes questions, et jamais, vous entendez, jamais, jamais, jamais elle n’a craché le morceau. Alors vous pouvez toujours attendre. Ça me ferait trop mal d’être la première à me mettre à table !

Elle a encore mis plusieurs mois avant de tout dire. C’était ça, elle avait honte. Mais il n’y avait pas eu viol. Elle avait été l’aventure d’un week-end. Donne-moi ton numéro, je t’appellerai… Tu parles ! Elle attend toujours. Elle aurait dû s’en douter, pourtant ! Draguée dans une boîte de nuit, un samedi soir, par un mec déjà bien imbibé, mais voilà. Un acteur de cinéma, un vrai, très bel homme malgré ses tempes grisonnantes. Et son acteur préféré, bien sûr. C’est lui qui l’avait repérée le premier. Il était entouré de minettes en chaleur, seins à l’air et mains baladeuses, mais ça ne l’intéressait pas. Ma future mère, par contre, au milieu de sa bande de copains de fac, simple et naturelle, attirait son regard comme un aimant surpuissant. Il ne la quittait pas des yeux. Et il savait y faire. Il avait pour lui la technique et l’expérience. La séduction assurée par sa célébrité. Il était coincé dans notre petite bourgade pour un film dont le tournage s’achevait le lundi, et il ne supportait pas de se retrouver seul, le soir, dans sa chambre d’hôtel. Tous ceux qui travaillaient avec lui le fuyaient. Sa vie se résumait à : coucheries, saouleries et lignes de coke. Jour et nuit. Ça restreint les relations. Ma pauvre mère n’a rien vu venir. Comment lui en tenir rigueur, elle n’avait pas vingt ans et c’était Dieu en personne dont les yeux avaient daigné se poser sur elle ! Il lui a joué la grande scène du coup de foudre, lui a parlé de la ramener avec lui sur Paris, et lui a fait le coup de la rencontre qui allait tout changer. Plus de drogue, fini l’alcool et les cures de désintoxication, pour lui elle serait tout ça et plus encore. Mariage, enfants et charentaises. Elle n’en demandait pas tant. Mais un peu quand même. Lorsqu’elle a enfin réussi à joindre son agent, quelques semaines plus tard, elle fut poliment éconduite. Au début ! Parce qu’ensuite il y a eu des menaces. Surtout quand elle a mentionné ma présence au fond de ses entrailles. Elle n’était pas la première petite pute à tenter le coup, lui a-t-on répondu.

Du coup, je n’ai jamais eu de père. Il ne m’a jamais abandonnée, parce qu’il jamais su qu’il m’avait faite. Et je ne suis peut-être pas le seul fruit de sa semence. Moi qui voulais tellement un frère ou une sœur, je suis servie ! Sauf que je ne les trouverai jamais. Car ce rustre ne se soucie pas des conséquences. Les capotes ? Lui pas connaître. Lui s’en contreficher. Pas son problème. C’était bien la peine que je m’évertue toute mon enfance  à lui rappeler notre adresse ! Il n’avait jamais mis les pieds à la maison ! Par contre, je sais maintenant où j’ai été conçue. Dans le plus bel hôtel de la région, le plus cher, le plus classieux, le plus « Palacieux » qui soit !  Ça me fait une belle jambe.

  • Et si tu me racontais n’importe quoi ? Après tout, il n’y a aucune preuve que c’est lui !
  • Pourquoi est-ce que je te mentirais ? Va lui demander un test de paternité. Aujourd’hui, avec l’ADN, on ne peut plus tricher.
  • Lui demander ? Mais il t’a toujours repoussée !
  • Moi, oui. Toi, ce sera différent. Exige-le, ce test ! C’est la loi. Tu m’as assez fait chier avec ça depuis que tu sais parler ! Moi, ça ne me concerne plus.

Ça ne la concerne plus, c’est vrai. C’est juste le moment qu’elle a choisi pour se trouver un mec. Depuis qu’elle m’a avoué la vérité, elle peut revivre. Elle s’est débarrassée de lui, comme d’une vieille mue. Je suis seule. Seule avec mon vrai père. C’est un salaud, il ne m’aime pas, il ne m’aimera jamais. Faut que je me débrouille avec ça.

J’ai beaucoup hésité. Je n’aurais jamais cru ça, avant. J’ai toujours pensé que, le jour où je saurais, je foncerais jusqu‘à lui, je me jetterais dans ses bras et lui pardonnerais tout. Mais c’était au papa de mon enfance à qui j’avais décidé de tout pardonner. Cet homme-là, mon père biologique, je venais à peine de découvrir son existence. Et lui, il ne me plaisait pas. Et je lui en voulais de ce qu’il avait fait subir à ma mère, je lui voulais de ce qu’il avait forcément fait subir à d’autres qu’à elle, je lui en voulais d’être ce qu’il était. Et en plus, il avait pratiquement disparu de la circulation. Un acteur ringard, à la mauvaise réputation, rattrapée par son passé sulfureux. Un pauvre type.

J’y suis allée. Pleine d’appréhension. Je me suis approchée, je l’ai fui, j’y suis retournée, ça a duré des semaines. Depuis le temps que je faisais le pied de grue devant chez lui, il avait fini par me repérer. Je le suivais dans le métro ou au bistrot. Et il me souriait. Je crois qu’il se doutait. Mais ça n’a pas marché. Il a bien voulu engager le dialogue, j’ai pleuré dans ses bras, mais plus par nervosité que par véritable émotion. Il n’était pas le père que je chérissais et ne pourrait jamais l’être. Je ne voulais pas de lui. Alors je l’ai planté là.

Quand il est mort, ça n’a pas fait la une des journaux. Ni de mes chagrins.

Je suis mariée. J’ai une petite fille. Son papa est génial. C’est dans le regard de ma fille que je l’aime le plus. Je peux vivre à travers elle ce que je n’ai pas eu. Cette adoration qu’elle a pour lui, et celle qu’il lui renvoie, cette fierté qu’elle ressent quand il lui murmure des mots d’amour, c’était ça dont je rêvais. Et je l’ai trouvé. Je ne sais pas si je pourrai avoir d’autres enfants. J’ai peur qu’elle souffre trop si elle doit partager l’amour de son père. Elle est si petite. Et quand elle me demande et toi maman, ton papa, il est où… maintenant, j’ai la réponse : il est au ciel. Alors elle pleure, parce que c’est triste de ne plus avoir son papa, parce que un papa, c’est ce qu’il y a de plus beau, de plus fort au monde.

  • Tu veux que je te prête mon papa ?
  • Non, ma chérie, c’est le tien, rien qu’à toi.
  • Il est à toi aussi, tu sais !
  • Oui, mais ce n’est pas mon papa, c’est mon mari. Moi je n’ai plus de papa. C’est la vie.

Elle réfléchit, et puis elle a un grand sourire, et elle me dit qu’elle va aller le chercher mon papa. A la caserne des pompiers, il y a une grande échelle, celle du beau camion rouge avec la sirène, et elle, elle va monter tout en haut de l’échelle, jusqu’au ciel, pour demander au Bon dieu la permission de faire redescendre mon papa avec elle. Le Bon Dieu, il peut comprendre. Il sait qu’une petite fille sans son papa, ça restera toujours une petite fille. Même quand elle sera devenue grande. Même quand elle sera devenue une femme. La petite fille triste et abandonnée restera toujours cachée tout au fond de son cœur. Même si elle se fait petite, toute petite.

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